Théâtre
La Mousson d’été, deuxième jour

La Mousson d’été, deuxième jour

25 août 2022 | PAR David Rofé-Sarfati

Le public n’a, une fois encore, pas démenti l’attrait pour cette manifestation autour de l’écriture contemporaine. La deuxième journée fut ensoleillée, drôle, émouvante et parfois grave .

Fondée en 1995 par Michel Didym, La Mousson d’été aujourd’hui dirigée par Véronique Bellegarde constitue l’un des événements européens majeurs pour la découverte de nouvelles écritures dramatiques. Pendant sept jours, la Mousson d’été se propose de dénicher des textes forts, de découvrir de nouveaux auteurs, de dévoiler des écritures émergentes. L’événement s’articule principalement autour de la mise en espace de lectures de textes inédits ou traduits pour la première fois en français, interprétés, manuscrits en main, par des comédiens talentueux. Des spectacles, des ateliers, des conférences et des conversations s’ajoutent à cette programmation ambitieuse.

La 28e édition programme le deuxième jour :

En pleine France de et avec Marion Aubert.

Kheireddine Lardjam a commandé à Marion Aubert un texte autour de la question de l’islam et d’une communauté algérienne en France insaisissable car si diverse. On se souvient du match du 6 octobre 2001, au Stade de France ; le score s’affiche 4 – 1 pour la France contre l’Algérie. La partie est interrompue à la 76éme minute lorsque la pelouse est envahie par les supporters de l’équipe algérienne. Le match qui se voulait symbole de réconciliation marquait peut être la fin d’une illusion : celle qu’avait voulu atteindre l’instrumentalisation politique des triomphes de l’équipe de France à la coupe du Monde 1998 et à l’Euro. Aussi, ces jeunes-là ont senti autre chose, l’éternel soupçon de déloyauté au drapeau. La loi innocente du foot à supporter une équipe contre l’autre se transformait en une injonction suspicieuse à choisir son camp. Les mauvais esprits ont voulu croire que ces jeunes avaient renoncé à aimer la France en supportant l’Algérie.

Lardjman veut associer cet événement à un autre événement concernant aussi le foot. Il se souvient d’une autre Coupe du Monde celle de 1958 en Suède car sur la pelouse alors des joueurs sont absents. Quelques mois plus tôt, dans ce qu’il convenait de nommer les événements d’Algérie et qui deviendrait la guerre d’indépendance, des footballeurs musulmans d’Algérie »avaient quitté clandestinement leurs clubs de métropole pour créer l’équipe du FLN et participer activement à la lutte pour l’indépendance.

Le sujet est cardinal, faussement anecdotique. Cette chronique sportive périphérique de la grande histoire raconte beaucoup de l’intégration et de la désintégration d’une communauté dont la génération de la marche des beurs et de sos racisme a vu incrédule lui succéder une génération où la multiplication des mosquées a accompagné l’échec scolaire généralisé.

Par les mots de Marion Aubert, Kheireddine Lardjam poursuit sa besogne de déminage du roman national. Le moment est rare. Sur les berges ensoleillées de la Moselle, devant un public nombreux distribué sur des chaises ou assis sur l’herbe, l’autrice nous offre des extraits de son texte. Elle s’approprie son texte en le clamant. Ou est-ce le contraire? Est ce le texte qui s’approprie la voix et le corps de son autrice, tant celle-ci s’anime sous la rafale des mots ? Ou est ce un peu des deux? Le moment est magique.

Jamais, parfois, toujours de Kendall Feaver(Australie)

Une fille écrit dès son plus jeune âge des contes merveilleux et magnifiques. Elle est la fierté de sa mère et de son père mort trop tôt. Sauf qu’un jour, une tentative de suicide rocambolesque la précipite chez les psychiatres. A 18 ans, face à son pédo-psychiatre elle tente de penser une impossible séparation entre maladie et médicaments ; elle dresse le bilan de l’hypothèse de la dopamine. La médication a-t-elle annihilé son talent de créer? Aurait-elle pu vivre sans? Quelle personne aurait-elle été sans les médicaments?

La question est sérieuse. La pièce est une réussite de rythme, d’identifications, d’humanité et de bonheur théâtral. Kendall Feaver nous plonge au plus prés des sentiments des personnages, des intimités. L’interprétation est luxueuse. Birane Ba (de la Comédie francaise), la précieuse Marie-Sohna Condé et Carole Thibaut (autrice, metteuse en scène, comédienne, directrice du Centre dramatique national de Montluçon) sont accompagnés par la jeune Lola Roy qui soutient parfaitement le niveau.

Sit Jikaer (ou la peine perdue) de Grégoire Vauquois (France)

Bajgar erre entre les étals du magasin de musique de Marinette et rêve de se procurer cette guitare électrique qui pourrait remplacer celle qu’il a brisée à un de ses concerts confidentiels dans lequel sa rage punk voudrait renouer avec celle de ses glorieux aînés Sex pistols ou The clash. Sit Jikaer jeune femme aux mille talents traverse l’histoire en la défiant : elle sauve le monde de l’apocalypse nucléaire, soulève les universités et les foules.

Le discours est convenu, naïf cependant que l’écriture sous forme d’une fugue qui se détricote puis se retricote devant nous est formidable. Ça boucle et la boucle nous emmène. Et l’anti-américanisme primaire ou l’appel à l’insurrection n’est finalement qu’une coquetterie d’ado. L’interprétation quant à elle est surnaturelle, en particulier par la précieuse Julie Pilod et l’incroyable Alexiane Torrès qui sait déployer une présence parfois comique, parfois grave.

Crédit Photo ©Boris Didym

“Le Pas de la Demi-Lune” : un pas de côté bienvenu
La Douceur de l’eau : Le prix de la liberté
David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.


Soutenez Toute La Culture