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Interview : Sophie Nahum auteure, réalisatrice et créatrice du projet « Les Derniers »

Interview : Sophie Nahum auteure, réalisatrice et créatrice du projet « Les Derniers »

06 mai 2020 | PAR Sarah Dray

Il y a quelques années, Sophie Nahum a eu l’idée de recueillir les propos des derniers rescapés des camps de concentration. D’abord sous forme de vidéos, elle a également écrit un livre qui aujourd’hui est lu sur les réseaux sociaux par des personnalités engagées. A l’occasion de la sortie intégrale de ces lectures le 8 mai, elle nous raconte comment ce projet a commencé et ce qu’il représente pour elle .

 

Parlez moi du projet en quelques mots.

Je suis d’origine séfarade, je n’ai donc pas hérité directement de ce traumatisme de la Shoah. il y a dix ans, j’ai réalisé un documentaire sur le boxeur Victor Young Perez, un film indépendant que j’ai également produit. A cette occasion, j’ai rencontré Jacques Altmann, un rescapé avec qui je suis allée à Auschwitz. Je me suis rendu compte un peu bêtement de quelques évidences : il était déjà très âgé et malgré le traumatisme, il avait beaucoup d’humour. Je me suis dit qu’il était dommage qu’on ne les voie que trop rarement comme ça, pleins de vie, et qu’ils avaient également beaucoup de choses à nous dire sur leur vie d’après les camps et le courage qu’ils ont eu pour avancer malgré cela. Puis j’ai eu mes enfants et j’ai réalisé que quand ils seront en âge de comprendre, ils n’auront pas l’occasion d’entendre des témoignages de la bouche des témoins directs. J’ai donc voulu créer un outil adapté aux nouvelles générations, accessible, indépendant, enlevé et moderne. C’est comme ça qu’a commencé le projet de websérie Les Derniers. Un des moteurs a été ce voyage à Auschwitz qui ne m’aurait pas autant remuée sans le témoignage de Jacques.

 

Comment avez-vous trouvé les rescapés et êtes entrée en contact avec eux ? 

Dès le début, j’ai été aidée par Nicole Mateescu qui a contacté les premiers témoins, et ça a commencé comme ça. Il n’y a pas eu de choix à proprement parler mais dès le départ, je savais que je ne voulais filmer que des gens qui en avait envie, et  surtout pas essayer de convaincre. Les premiers à accepter ont été Elie Buzyn et Ginette Kolinka, ils avaient l’habitude de témoigner mais c’était avant qu’ils écrivent leurs livres et qu’ils fassent le tour des plateaux télé. Nous avons donc avancé pas à pas. Nous n’avions pas beaucoup de moyens et je voulais absolument que les épisodes soient d’une grande qualité. Nous avons donc produit d’abord trois épisodes seulement qu’on a testés sur le web. Les retours ont été au-delà de mes espérances, les familles nous ont écrit pour nous dire qu’ils avaient adoré voir leurs parents filmés comme ça, chez eux, avec leurs souvenirs et autour d’un gâteau au fromage, dans la vie en somme. Certains nous ont écrit pour nous proposer de rencontrer leurs parents ou grands-parents, une petite communauté s’est agrégée autour du projet, nous avons reçus des dons petits et plus gros, et dès que nous avons le budget nous tournons de nouveaux épisodes. Trois ans après nous en sommes à 25, c’est un long parcours, et une course contre la montre, certains témoins sont morts avant qu’on ait pu les filmer, d’autres peu de temps après.

C’était important pour moi que ça reste un projet indépendant, dont je pouvais faire ce que je voulais et qui soit à disposition du public et des professeurs. 

 

Pourquoi avoir fait un livre, les vidéos n’étaient pas suffisantes ?

Dès le début, j’ai voulu que ce projet soit multi-support pour pouvoir entrer par toutes les portes et toucher un public très large. Ainsi, après les vidéos et le livre, il y aura également un long-métrage et un DVD. 

L’intérêt du livre était de pouvoir croiser les parcours des rescapés, qu’ils se fassent écho, ainsi on en voit les similitudes et les différences. J’ai remarqué de façon empirique qu’ils avaient de nombreux points communs : le silence après la guerre, les cauchemars, la difficulté du retour, l’accueil reçu par un pays qui ne voulait pas les écouter, le questionnement avant de faire des enfants…. Le livre met ceci en exergue. Je voulais qu’il y ait beaucoup d’images toutes intégrées au texte, que ce soit un bel objet, un album de famille qu’on ait envie de feuilleter et d’offrir, l’objectif étant que les jeunes s’intéressent à cette partie de l’Histoire. Grâce au livre, j’ai également eu beaucoup d’articles dans la presse, ceci a permis de faire connaître le projet Les Derniers.

 

Pour vous, est-ce une chance ou une responsabilité d’avoir rencontré tous ces rescapés ?

C’est à la fois une chance et une responsabilité. Plus j’avance dans le projet, plus il me semble difficile de m’arrêter. Chaque rencontre est un moment suspendu, j’ai beaucoup de tendresse et d’admiration pour chacun d’entre eux. C’est rare pour moi d’admirer des gens, mais je dois dire que je reste impressionnée par leur courage,  leur élégance, la force qu’ils ont eu de construire sans haine après cela. C’est compliqué d’y mettre un terme d’autant que beaucoup me remercient et m’incitent à continuer. Asia Turgel est décédée il y a quelques jours, sa petite fille m’a écrit pour me prévenir alors qu’on ne se connait pas. C’était bouleversant : elle m’a dit merci de faire vivre la mémoire de sa grand-mère, et que grâce à moi elle n’était pas totalement partie, vous rendez-vous compte? Aussi, sur les réseaux sociaux, il y a eu des dizaines de messages d’hommage magnifiques. Je suis contente de réussir à leur faire honneur. Malgré ce qu’ils ont vécu, ils ne se positionnent pas en tant que victimes mais comme lanceurs d’alerte, ils nous disent jusqu’où la haine peut aller. C’est un message de vigilance et de courage qui ne concerne pas que les Juifs mais qui est universel.

 

Qu’est ce que vous retiendrez de ce projet ?

Je ne peux pas retenir une seule chose, il s’agit de tout ce que je vous ai dit précédemment. Leur héroïsme, leur courage, leur force… ils ne témoignent pas pour avoir une revanche mais pour lutter contre la haine. C’est très beau et très émouvant à voir, ce sont des  être humains hors du commun dont la résilience est une leçon.

 

Quelle est la suite pour le projet Les Derniers ?

Je n’ai jamais eu de visibilité, j’avance en marchant. J’espère que les conditions sanitaires vont vite s’améliorer pour que les tournages puissent continuer, et puis bien sûr il y a le long métrage qui est en préparation. Ce qui est formidable c’est que cette indépendance totale me permet de m’adapter, de rebondir. Pendant le confinement par exemple, j’ai eu l’idée de faire lire à des personnalités (acteurs, journalistes, chanteurs…) des extraits du livre. L’intégralité de ces lectures sera mise en ligne le 8 mai 2020 à 18h sur les réseaux sociaux, et sur le site, en partenariat avec la Licra et la Dilcrah. Les personnalités qui lisent se sont toutes portées volontaires, je n’ai pas cherché uniquement des têtes d’affiches mais j’ai souhaité que ce soient des personnes qui se sentent concernées par ce combat et par les valeurs universelles qu’il porte. Parmi elles, on peut citer : Gérard Darmon, Michel Drucker, Aurélie Saada, Keren Ann, Romane Bohringer, Anne Sinclair, Nagui, Jean-Paul Rouve, Sophia Aram … Lutter ensemble contre la haine c’est tout simple finalement mais cela reste tristement nécessaire.

 

Pour soutenir le projet de Sophie Nahum, Les Derniers, rendez vous sur le site LesDerniers.org où vous pouvez acheter le livre ou faire un don pour participer au financement.

 

crédit photos : Les Derniers 

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