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« Frère d’âme » de David Diop, roman magistral

« Frère d’âme » de David Diop, roman magistral

15 août 2018 | PAR Jérôme Avenas

Dans un éblouissant roman publié par les Éditions du Seuil, David Diop donne la parole à un paysan sénégalais parti sur le front de la grande guerre, traumatisé par la mort de son ami. Une parfaite réussite pour le premier coup de cœur de cette rentrée littéraire.

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« Frère d’âme » commence par des points de suspension. Quelque chose émerge du silence. Quelque chose remue. Une pensée s’agite. Pour la première fois, Alfa Ndiaye, paysan sénégalais envoyé sur le front de la Grande Guerre dit non. Parti avec Mademba Diop, son « plus que frère », il assiste impuissant à son agonie puis à sa mort. Au nom de « la voix intérieure qui ordonne », « pour ne pas contrevenir aux lois humaines », Alfa a refusé d’abréger les souffrances de son ami. Cet événement traumatisant est le point de départ de son récit, l’émergence d’une parole enfin délivrée, le surgissement d’une pensée par soi-même : « j’étais devenu libre de ne plus les écouter, de ne plus obéir à ces voix qui commandent de ne pas être humain quand il le faudrait. » Alfa garde comme trophée les mains coupées des ennemis tués. Il a pété les plombs. Devenu inquiétant aux yeux des autres soldats et de son capitaine, il est mis à l’écart dans un hôpital militaire, le temps d’une permission. Alfa ne parle pas le français. Pour communiquer avec son capitaine, Ibrahima Seck « tirailleur chocolat croix de guerre » joue les interprètes wolof-français . À l’Arrière, personne pour le comprendre, personne pour l’aider à se faire comprendre alors il dessine. C’est l’occasion pour lui de revenir sur sa vie avant la guerre, de comprendre, d’évaluer, de soupeser, de penser ce que les autres nomment sa folie. Mais en perdant l’esprit, Alfa a peut-être récupéré celui de son ami disparu. Les frères d’armes liés par le sang versé deviennent des frères d’âme.
Ce qui frappe dès les premières pages de ce roman accompli, c’est la maîtrise de l’écrivain. David Diop, par ailleurs dixhuitièmiste (maître de conférences à l’université de Pau) réussit le tour de force de créer un personnage unique en son genre, mais aussi un personnage suffisamment puissant pour concentrer en lui toutes les contradictions humaines. Alfa, même s’il est ancré dans une époque précise, est intemporel. Il articule notre division profonde, notre antagonisme, le dehors et le dedans, l’humain et l’inhumain, le corps et l’âme. L’écriture impressionne par un rythme qui semble épouser celui de la langue wolof, par un sens naturel du poétique. La langue de David Diop est belle à en crever. Il y a des passages d’une grande dureté mais ils sont d’une telle force qu’on se surprend à les relire pour que joue encore et encore cette langue savoureuse, unique, inventée par un écrivain qui a écrit là un livre qui va beaucoup faire parler de lui.

David Diop, Frère d’âme, Éditions du Seuil, août 2018, 176 pages, 17€

 

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