Fictions
« V.O » de Mathilda MAY (Plon, récit)

« V.O » de Mathilda MAY (Plon, récit)

01 octobre 2019 | PAR La Rédaction

30 ans après avoir reçu le César de la meilleure révélation féminine, et quelques mois avant de recevoir un Molière de la meilleure mise en scène, Mathilda MAY publiait « V.O. », un récit biographique bouillonnant, véritable kaléidoscope artistique.
Retour sur un livre qui ouvre plus de fenêtres qu’il ne ferme de portes sur l’oeuvre d’une artiste touche-à tout et pense-à tout…

Par Pierre GAFFIÉ

« Il est confortable de s’habituer au récit de sa vie, de se répéter les mêmes histoires et de s’endormir dedans… »

Mathilda MAY vise juste, d’emblée. L’être humain, dans la civilisation confuse du story-telling et des auto-fictions, peut se perdre de vue alors qu’il se croit transparent. Quand l’habit fait le moine, les réputations brouillent la vérité.

« V » et « 0 » : à leur façon, ces deux lettres sont tout un programme, résumant parfaitement la vie de son auteur. Le « V » et ses deux lignes tendant vers des directions opposées, et un quasi grand écart : née artistiquement par la danse, Mathilda May est devenue à la fois icône devant la caméra et innovatrice derrière le rideau de théâtre.
Le « O », lui, figure la boucle qui se boucle pas mais qui fait sens en se nourrissant elle-même. L’éparpillement d’une carrière n’empêche pas la cohérence d’une âme. Il y a l’adolescente, peu inspirée par le système scolaire, avide de disques funk achetés avidement dans une ancienne boutique des Champs-Elysées, éprise de Prince, de liberté et des Monty Python. Et puis, il y a l’auteur au regard sociétal de « Open space » et du « Banquet ». Tout est différent mais tout se tient, puisque tout est quête.

« V.O. », ce sont aussi les deux premières lettres du mot voix. Une voix absente de ses deux mises en scènes, mais aussi une voix splendide, que le cinéma n’a pas su assez entendre. Sauf Chabrol, peut-être, et cette magnifique séquence de « La fille coupée en deux » où Mathilda May guide moralement le personnage-titre du film (Ludivine Sagnier).

Dans « V.O. », Mathilda May (re) prend la parole : ses débuts de comédienne, les exaltations, l’oubli, les malentendus, les rencontres, ses parents, la maternité, ou la littérature (son roman, « Personne ne le saura », dont Elie Wiesel lui souffla le titre).

Jouer…
La carrière cinématographique de Mathilda May est une énigme. Femme de caractère, enthousiaste, vivante, (elle est surnommée « Robocop » par ses proches, pour sa résistance à la fatigue), elle n’a pourtant jamais été associée à des films de bandes, de gangs, de copains. Elle est plutôt, sur grand écran, celle qui se cache (« Le chacal »), celle qui veut fuir (« Le cri du hibou »), celle qui pondère (« La fille coupée en deux »), celle qui se crée un destin, envers et contre tout et tous (Isabelle Eberhart, Colette…).

Elle aurait pu jouer dans « Marche à l’ombre » (un vrai film de copains, lui) si un engagement parallèle ne l’en avait pas empêchée. Mais le personnage finalement joué par Sophie Duez s’appelle Mathilde…

Dans « Le cri du hibou » (1987), Chabrol lui offrait un rôle casse-gueule, habité, tout en suggestion. Il y avait sans doute un côté « sans filet », ingénu, dans la manière dont Mathilda May incarne Juliette. Mais « ingénu » et « génie » ne sont-ils pas des frères siamois ?

Fan de musique, Mathilda May a peut-être, inconsciemment, voulu offrir sa pierre à un « world cinéma », en jouant dans des films aux inspirations et aux équipes techniques internationales. La Patagonie (« Le cri de la roche »), Le Maroc » (« Isabelle Eberhart »), l’Argentine (« Naked Tango ») ce n’est plus une carte d’identité artistique, c’est un passeport. « Les voyages m’auront beaucoup appris sur mes semblables. Et sur notre capacité à travailler ensemble, quelques soient nos cultures. Ou pas… ». Voyages, tournages, où l’auteur touche du doigt la violence de l’apartheid, au sein même d’une cabine d’avion. Sortir du cocon, travailler sous d’autres cieux, quitte à laisser des plumes, des cicatrices, une perte de l’odorat ou un œil éborgné (car on découvre ça tout au long de « V.O. » !) sont aussi un « raccourci clavier » saisissant des de notre planète. Et ont sûrement renforcé le goût de Mathilda May pour l’observation de ses semblables.

« V.O. » est irrigué tout du long de la notion d’effort. Pour certains, le parcours de Mathilda May peut sembler une voie royale (un « César », un « Molière », la notoriété…), alors que pour d’autres, dont l’auteur de ces lignes, c’est avant tout la reconstruction permanente d’un être humain qui sait affronter les dangers et s’en relever.
Héritage de son parcours de danseuse (« mon tuteur intérieur »), par nature rigoriste, les notions de labeur, de concentration parsèment le parcours de l’artiste. Quand elle se rend à Paisley Park, elle observe la minutie avec laquelle Prince remplit des fiches, recettes, notes, de chansons à enregistrer rapidement ou plus tard. La nature a horreur du vide, le talent aussi sans doute…

Dans ce livre aux vérités bien trempées, de multiples fenêtres dévoilent la condition autant que le métier d’acteur. On en apprend des tonnes qui étonnent. Sur les agents, les à-côtés, les campagnes de promotion insipides, voire indignes. Les colères ponctuelles de Donald Sutherland contre Werner Herzog (pendant le « Cri de la roche »), des séquences scénarisées par la comédienne et qui ne lui seront pas créditées (« Le chacal »), le sadisme nombrilisme de Klaus-Maria Brandauer dans « Becoming Colette ». En sens inverse, il y a la «créativité décomplexée des Italiens », partagée sur une série télé.. Le recul du temps aidant, Mathilda May met ses souvenirs en perspective, en cadence, comme s’il s’agissait d’un continent oublié, disparu. Ce recul permet la lucidité comme l’acidité. Ce n’est pas le cas de tout le monde : « Quand on a commencé à tourner, il ne faisait déjà clairement plus la part des choses entre le film et la vraie vie » dit May d’un célèbre acteur.

Etre comédien c’est prendre le risque d’être infantilisé, déresponsabilisé. Et être célèbre « implique globalement de ne s’occuper de rien. !» Or, ce confort tue l’envie d’agir. « A 40 ans, je ne savais plus comment me comporter… » reconnaît l’auteur de « V.O. »
Les expériences de tournage malheureuses (et il y en eut !) sembles corrélées à des cinéastes qui ne savent pas s’y prendre : « Trop de réalisateurs travaillent sans idée précise de ce qu’ils attendent des comédiens, créant un vide angoissant ».
A l’opposé, il y eut Chabrol, Jacques Demy (« 3 places pour le 26 ») Michel Deville (« Toutes peines confondues »), cinéastes très différents mais à l’écoute des propositions. Il y eut aussi « Only love » cette très belle série TV, produite par CBS, trop peu vue en France, où Mathilda May était captivante dans un rôle de grand écart temporel.

Se perdre…

Si on met souvent en avant le syndrome de l’imposteur parmi les névroses contemporaines, « V.O » aborde un autre syndrome (ou symptôme) celui de l’inconfort de la beauté. « Quand on ne s’aime pas, on ne s’aime pas » dit l’auteur en 4ème de couverture. Et plus les flashs des photographes s’abattent sur vous, plus le noir de l’âme vous absorbe. Etre un butin pour le regard des foules n’a jamais rendu vraiment heureux. La beauté console, mais la beauté isole. « J’ai souvent eu l’impression qu’en France, d’une certaine manière, il fallait payer pour son physique » reconnaît May. Quand un journaliste lui demandait récemment pourquoi ses chansons avaient obtenu tant de succès dans les années 60, Françoise Hardy a répondu de façon incroyable, et auto-dépréciatrice : « Uniquement parce que j’étais bien photographiée ! ». L’apparence qui rend tout possible, mais peut créer aussi tous les malentendus du monde. Et des vertiges intérieurs que l’on ne soupçonne pas. « On n’est jamais prêt pour la notoriété ! » admet Mathilda May.

Dans « Zidane », le romancier Jean-Philippe Toussaint, met en avant une « thèse » selon laquelle le coup de boule du footballeur, lors d’une célèbre finale, était en fait un acte manqué de sortie discrète. Car « Zizou » pensait qu’il lui serait impossible de revenir en France, en Dieu vivant, sans arrêt adulé, vénéré empêché… Il préféra l’esquive.

Au tournant des années 90, je me suis souvent dit que Mathilda May ne pourrait pas échapper à une gloire gigantesque, qu’elle allait à coup sûr devenir l’Ava Gardner française, voire Européenne. Y a t-il eu des actes manqués qui ont rendu cette ascension impossible ? Des films tournés à l’étranger (souvent des fiascos humains), alors qu’il aurait fallu rester en France ? Dans « V.O. » Mathilda May parle d’entreprise d’auto-sabotage « Tout a été orchestré pour que cela ne dure pas… ». « Orchestré… », encore un mot de mise en scène…

Au début de « V.O », Mathilda May décrit son adolescence comme une période « où elle se trouvait moche ». Ce que dit également Brigitte Bardot dans son autobiographie. Bien des jeunes qui se trouvent belles ou beaux, ont tendance à considérer tout comme acquis, et tout succès comme normal. L’inconfort de l’actrice de « Trois places pour le 26» face à son image a peut-être été son meilleur carburant.
La beauté fait peur (le psychanalyste Carl Jung disait qu’il était terrorisé par les très belles femmes, car on ne peut à la fois les posséder et les regarder).

Mathilda May, c’est une sensualité qui n’est pas celle de l’extraversion, mais plutôt de la retenue, ce qui la rend encore plus insaisissable. Elle sourit assez peu sur les photos, comme s’il fallait creuser plus loin, ou comme si elle était là sans y être vraiment. Porter une grande beauté, c’est porter une grande responsabilité.. (« La beauté de façade peut devenir manipulatoire ! » écrit l’auteur) Ajoutez à cela le tropisme familial (un père dramaturge célèbre) ou les encouragements démesurés d’une impresario et les malentendus peuvent commencer…

Et il y a, pour nombre de comédiennes, ce moment flou où l’on doit à la fois simplement jouer, mais aussi représenter « l’idéal féminin » ? Mathilda May en parle comme d’un combat, un hiatus : « L’acte et l’emblème sont-ils réellement compatibles ? se demande t’elle. 

Chroniques de la misogynie (extra) ordinaire.
Michael Madsen a un jour donné une splendide définition d’un (bon) acteur : « Il doit être une menace ! ». Mathilda May semble en avoir été une, à son corps défendant. « V.O. » abonde d’exemples d’hommes ne sachant visiblement pas se comporter avec une actrice, même si cette dernière porte le rôle-titre de leur film. Pourquoi ces rudesses, ces incivilités ? Les rapports de pouvoir n’ont pas lieu que derrière la caméra, ils existent aussi devant. Fragilisés dans leur virilité, certains, on le découvre dans le livre, ont surenchéri par des attitudes odieuses et des machisteries à deux balles. Comme ce cinéaste qui intime à Mathilda May de baisser les yeux pendant toute la séquence, sans raison. A croire que c’est leur incapacité à dialoguer avec une femme qui rend les hommes prêts à court-circuiter tout dialogue pour pouvoir remporter un duel. Dans ces moments, « Les fragilités affectives poussent parfois à faire n’importe quoi pour être aimée…» admet la comédienne. « V.0. » est un livre direct mais pudique. N’empêche, il est passionnant d’y découvrir bien une kyrielle de schémas conjugaux. «-Pourquoi diable as-tu besoin de te faire applaudir ? » lui dit un homme suffisamment riche pour l’entretenir.
Avec les hommes, comme avec certains de ses films, Mathilda May a vécu une sorte d’acupuncture négative, avec des aiguilles placées au mauvais endroits : « Pour ma destruction, j’ai choisi au moment propice la compagnie de certains hommes … Des prédateurs… Sans parler de personnages clairement abjects, dont « V.0. » fait des descriptions glaçantes…

Alchimie…
Aborder la face nord d’une carrière d’actrice quand la face Sud fut si dense, si rapide (et si aveuglante) demande une sacrée force de caractère. « V.O » s’en fait l’écho et ne cache rien : les larmes devant la Télé quand Nathalie Baye dédie son « César » à celles et ceux qui ne tournent pas. Ou bien l’oubli du public, des agents, des producteurs, entraînant aussi un quasi oubli de soi-même et de ses qualités. « On peut se sentir périmée dès 40 ans, j’en sais quelque chose » écrit Mathilda May. Vos anciens aficionados vous tournent le dos : « Je me retrouvais derrière la porte d’une réception à laquelle je n’étais plus conviée ».

Mais la carrière de Mathilda May avance par mues. Comédienne adulée, puis délaissée (les épisodes dépressifs sont très bien décrits dans « V.O.), la réapparition se fait sur scène avec une pièce -« Plus si affinités », où l’actrice joue une multitude de rôles, comme si elle voulait se cacher tout en se montrant. Et puis ce fut le big bang, la métamorphose, avec deux pièces (« Open space », « Le banquet ») en forme de symphonies du quotidien (le monde du travail, celui du couple). En devenant auteur/metteur en scène, l’ex-comédienne (qui ne joue pas dans ses pièces) rebat les cartes et impose un esprit de troupe, qui lui a très certainement manqué pendant ses années de cinéma. Dans ces deux pièces, le sens de l’observation et du hasard, prévaut. Parler d’un open space, quand votre propre vie n’a été qu’aventures, est signe que la vie est toujours à découvrir. Il y a peut-être chez Mathilda un peu de Siddharta, ce vagabond qui quitte son confort pour empoigner la vie et atteindre l’illumination.. On sent que ce mélange de rigueur (de la mise en scène) et de fragilité (beaucoup d’effets tiennent à un fil) ont réconcilié Mathilda May avec le public et avec elle-même.

Après le succès de « Diva », en 1982, Jean-Jacques Beineix disait qu’il aimerait tenter l’expérience de casting suivante : mettre tous les personnages d’un script dans un sachet, prendre tous les acteurs pressentis dans un autre, et piocher au hasard dans les deux sacs pour former le tandem « Acteur/rôle ». « Je suis sûr que le résultat serait passionnant et convaincant » ajoutait le cinéaste.

Mathilda May s’est-elle amusée à faire cette expérience ? Nul ne sait. Mais l’effervescence de ses plateaux -une ruche-, l’imprévisibilité de ses personnages, plongent le spectateur dans une scénographie où tout est possible, la menace incluse. On n’est jamais dans le confort… L’absence de mots décuple l’impact des gestes… Le contexte l’emporte sur le concept… Les mises-en-scènes hyper-travaillées captent les nuances du quotidien. Les sons prennent le relais des conversations, les mouvements des corps trahissent les peurs et les hypocrisies. « Open space » et « Le banquet », sont les pièces les plus humaniste que l’on puisse imaginer. On ne se moque pas des travers d’autrui, au contraire on tourne le miroir vers soi en se demandant : « suis-je si différent ? »

L’âme de May…

Livre de la cinquantaine, et donc du milieu du gué, « V.O » aborde des thèmes psychologiques, rares dans ce genre d’ouvrages. Comme si, de toutes les expériences vécues, l’artiste avait fait un terreau, un humus, que le lecteur peut faire sien. La mère de Mathilda May, Suédoise, fut une danseuse émérite, dont le sens du sacrifice familial a empêché l’éclosion. « Elle est la personne la plus altruiste que je connaisse ! » écrit l’auteur. D’ailleurs, à y repenser, la femme qui ouvre « Le banquet », avançant lentement, péniblement, vers la scène, traversant le rideau, est peut-être un écho inconscient de cette mère ? De même que Nietzsche écrivait que « ce que le père a tu, l’enfant le hurlera… ». Ici, ce que la mère n’a pu accomplir, la fille s’en est chargée : « Ma dette s’est transformée en vocation » écrit la metteur-en-scène.

Certains vivent leur carrière comme une addition, Mathilda May la vit peut-être comme une soustraction. Une épure. Passer derrière la caméra revêt autant d’ambition que de courage. Qui suis-je ? Pour le savoir, le spectateur ne doit plus s’arrêter à l’image, mais passer derrière. Avancer dans la vie, comme dans une carrière honnête, c’est laisser tomber les faux semblants, les masques. Au premier rang desquels le « make-up », le ma(s)quillage. Mathilda May raconte d’ailleurs que, très longtemps, elle se cachait derrière le maquillage (« Jusqu’à 30 ans au moins, aucun amoureux ne m’a vue sans maquillage… Démaquillée, le noir devenait mon meilleur allié ».) Et on apprend aussi que certains réalisateurs hésitaient à la faire tourner de peur qu’elle ne soit trop fardée. Le fard peut être un fardeau…

En route vers l’accomplissement.

En quittant la lumière des sunlights, Mathilda May a vu arriver celle de ses fans : Pierre Richard, Pierre Etaix, et leurs compliments, leurs lettres, qui valent toutes les récompenses… « On me prenait enfin au sérieux » précise l’auteur…
Ses deux créations sans mots, juste des borborygmes, laissent penser que Mathilda May tente d’analyse les petits jeux dont l’homosapiens est dupe à force de parler dans le vide. (« Les mots sont des béquilles qui empêchent d’accéder à la vérité des sentiments ! » précise t’elle dans « V.O »)

On pourrait ajouter que, sans mots, on s’attaque mieux aux maux.

Inquiète de la montée des conservatismes (« Visiblement les acquis sont instables ! ») et féministe, puisque les affronts continuent et que « la misogynie se porte bien », Mathilda May crée des spectacles qui mixent plaisir du moment (même millimétrés ses spectacles sont des shows !) et réflexions qui jaillissent dans un second temps. Jean Dubuffet disait qu’une bonne oeuvre d’art devait « à la fois faire rire et faire pleurer ». Mathilda May nous fait rire par ses talents d’inventrices de formes, et nous fait pleurer en empoignant les faux-semblants de la vie sociale… Mais ce spleen n’est pas nihiliste, c’est un euphorisant, pour que l’homme cesse de se jouer la comédie sur qui il est vraiment. Pourquoi est-il toujours dans la lutte, la course ? « On pourrait questionner les rapports de compétition dans notre modèle de société ! » espère l’auteur, qui met en avant la stupidité des rivalités et des fossés qui se mettent en place dès l’école. Ses personnages, bien qu’adultes, sont des enfants. Et le regard posé sur eux (surtout dans « Open space ») est celui d’un auteur qui les AIME, qui semble nous dire : « Ils sont aussi devenus comme ça car le culte de la réussite a étouffé leurs talents… ».

La démesure de ses spectacles rend aussi Mathilda May de plus en plus lucide et au clair avec elle-même. Elle ne chasse pas ses démons, elle les apprivoise. Pour elle, l’art et l’existence ne font presque qu’un. A l’époque de la pièce « Plus si affinités », elle remarque que « ses questions existentielles étaient purement artistiques, ce qui revient au même ». Enfant, elle était « ligotée par la peur de déplaire ». Aujourd’hui qu’elle a défait ses cordes autour d’elle, elle est mieux à même de voir celles qui entravent notre société…

Pour May, la transcendance, est apportée par l’art davantage que par la religion.
« Celui qui retranscrit la beauté permet à l’humain d’accéder à une forme de conscience subliminale de lui-même.

En vieillissant « la beauté part de soi sans se limiter à soi ». La beauté se déplace, elle prend la forme d’un cheminement.

En 2015, Jean Rochefort me confiait qu’il doutait que les journalistes aient « vraiment lu mon autobiographie !» (« Ce genre de choses »). « Si c’était le cas, ils auraient réagi aux « bombes » que je balance sur l’état français ou les écoles d’équitation ! » Sans doute «V.O » a pu être lu pour de mauvaises raisons, pour traquer le croustillant, l’impudique, alors que le livre est d’une pudeur extrême. A travers les lignes, on rencontre les compagnons de route de Mathilda May : Didier Lockwood, Yves Montand, Guillaume Depardieu, Jean Dujardin, Richard Gere (qui la prit en photos sans qu’elle en vit jamais le résultat), Rob Morrow, plus tous ceux déjà cités. Tout comme cette psychanalyste qui saura remettre l’artiste sur les rails de sa vie…

Il y a aussi ce très beau moment où Marie Trintignant vient féliciter Mathilda pour son interprétation du « Retour » (Pinter), alors que la comédienne disparue avait joué le même rôle quelques mois avant…

En refermant ce livre, on a l’impression d’avoir parcouru les « Lettres à une jeune actrice », comme il y eut les lettres à un jeune poète. Mathilda May se parle à elle-même, mais aussi à tout(e)s les comédien(ne)s. Le propos, ni le cadre ne sont bien sûr les mêmes, mais il n’empêche : même si les médias ont trop souvent abordé ce livre de souvenirs par le petit bout de la lorgnette, il est un sacré vade-mecum pour celles et ceux qui souhaitent devenir comédiens ou tout simplement artiste.

Cette comparaison avec les lettres de Rilke vaut ce qu’elle vaut. Mais elle vaut aussi ce qu’elle V.O… Car il y a des manières de vivre sa vie qui confinent à la poésie.

Retour sur la couverture du livre : les deux lettres rouges sont placées au milieu d’un immense espace blanc, preuve que le parcours de Mathilda May est encore à écrire. Il y a suffisamment d’idées et d’émotions en elle pour que sa création prenne des formes inattendues : une pièce en anglais, un retour au cinéma ? En fait, le parcours de cette artiste ressemble à ses mises en scènes : imprévisible.
Pierre GAFFIÉ

 

Visuel : ©Jean-Claude ESCARGUEL

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