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Jessye Norman, une grande dame est partie

Jessye Norman, une grande dame est partie

01 octobre 2019 | PAR Paul Fourier

Le cœur des mélomanes pleure. La chanteuse, la femme, nous a quitté lundi 30 septembre ; elle avait 74 ans.

Jessye Norman nous était familière et les souvenirs, fabuleux, nous restent.
Celui, par exemple, inscrit dans la mémoire de tous les français, de cette silhouette irréelle émergeant, vêtue d’un gigantesque drapeau bleu-blanc-rouge (signé Azzedine Alaïa) de l’obélisque de la Concorde, le 14 juillet 1989, pour les célébrations, chorégraphiées par Jean-Paul Goude, du bicentenaire de la Révolution française. Femme, Américaine et noire, elle incarnait, ce jour, mieux que quiconque les valeurs universelles initiées par la déclaration des Droits de l’Homme.

C’est encore cette Sieglinde tellurique au Metropolitan Opera en 1990, dirigée par James Levine dans la production de Otto Schenk, ou encore, cette Dalila bouleversante sur le plateau de Eve Ruggieri en 1987.
Ce sont aussi ces récitals donnés en France, à Paris, à la salle Pleyel notamment, au châtelet, mais aussi à Avignon, Aix ou encore Marseille. Toujours des moments de grâce infinies où les lieders de Schubert, Strauss ou Berg pouvaient se combiner avec des airs de jazz, de blues et des chansons de Poulenc et de Michel Legrand.

Jessye Norman était née à Augusta en Géorgie (États-Unis) dans une famille très pieuse de musiciens amateurs : sa mère est pianiste et sa grand-mère chante dans le chœur local. Après sa scolarité à Augusta, elle intègre l’université Howard d’où elle ressort, en 1967, diplômée en musique. Elle passe l’été au conservatoire de Baltimore puis elle achève un master à l’université du Michigan, où elle travaille avec le baryton Pierre Bernac. L’année suivante, elle reçoit une bourse de l’Institute of International Education qui lui permet de participer au concours international de musique de la Radiodiffusion bavaroise ARD à Munich dont elle est lauréate.
C’est ainsi que sa carrière commence en Europe où elle s’installe en 1969. En décembre, elle signe un contrat de trois ans avec le Deutsche Oper à Berlin-Ouest et fait sensation, à l’âge de 23 ans, en Elisabeth dans Tannhäuser. Les premiers rôles et contrats se succèdent, elle se produit dans les années qui suivent avec plusieurs compagnies d’opéra allemandes et italiennes. En 1970, elle fait ses débuts à Florence dans Deborah de Haendel et l’année suivante on l’entend, entre autres, dans Idoménée de Mozart à Rome, dans L’Africaine de Meyerbeer à Florence et dans Les Noces de Figaro au Festival de Berlin. En 1971, Norman, après une audition, décroche le rôle de la comtesse pour l’enregistrement par Philips des Noces de Figaro avec l’Orchestre symphonique de la BBC sous la direction de Colin Davis. En 1972, Norman chante à Berlin le rôle-titre d’Aida, rôle qu’elle chantera plus tard cette année-là à la Scala de Milan. La même année, elle chante Aida en Californie au Hollywood Bowl et au Wolf Trap à Washington D.C., et elle donne un récital Wagner au Festival de Tanglewood (Massachusetts). Durant l’automne de 1972, elle triomphe en Cassandre à Covent Garden dans Les Troyens de Berlioz2. Elle fait aussi cette année-là ses débuts au Festival d’Édimbourg. Elle retourne aux États-Unis en 1973 pour faire ses débuts sur la scène du Lincoln Center.
Au milieu des années 1970, Norman décide d’interrompre de façon temporaire sa carrière de chanteuse d’opéra pour se consacrer au concert, élargir son répertoire et développer sa tessiture. Elle fait son retour à la scène en 1980 dans Ariane à Naxos à Hambourg et elle enregistre le rôle de Sieglinde dans La Walkyrie dirigée par Marek Janowski. C’est en 1983 qu’elle fait ses débuts au Metropolitan Opera en Cassandre dans une production des Troyens de Berlioz dirigée par James Levine pour célébrer le centième anniversaire de la compagnie ; la même année elle triomphe au Festival d’Aix-en-Provence en Phèdre dans Hippolyte et Aricie de Jean-Philippe Rameau sous la direction de John Eliot Gardiner. En janvier 1984, elle chante dans la symphonie n° 2 de Gustav Mahler lors du concert exceptionnel (Musicians against nuclear arms) dirigé par Leonard Bernstein dans la cathédrale de Washington et en 1985 elle enregistre le rôle d’Elsa dans Lohengrin dirigé par Georg Solti.

(images INA)

Le succès est ininterrompu. Elle reçoit des ovations interminables du public — 47 minutes à Tokyo en 1985, 55 minutes à Salzbourg l’année suivante. Relativement rare sur les scènes d’opéra, elle multiplie les concerts et triomphe notamment dans les Quatre derniers lieder de Richard Strauss et dans la Mort d’Isolde de Richard Wagner. En 1987, elle chante à Salzbourg la Mort d’Isolde sous la direction d’Herbert von Karajan. En 1988, elle chante La Voix humaine de Francis Poulenc d’après la pièce de Jean Cocteau, ainsi qu’Ariane à Naxos de Strauss, en 1989 Erwartung de Schoenberg et Le Château de Barbe-Bleue en anglais avec Samuel Ramey, en 1990 le rôle de Sieglinde dans La Walkyrie et l’année suivante Kundry dans Parsifal de Richard Wagner, toujours sous la direction de James Levine au Metropolitan Opera de New York.

En 1992, elle est Jocaste dans Œdipus rex d’Igor Stravinsky sous la direction de Seiji Ozawa, l’année suivante Judith dans Le Château de Barbe-Bleue de Bela Bartok, cette fois en hongrois, avec László Polgár sous la direction de Pierre Boulez, et en 1996 Emilia Marty dans L’Affaire Makropoulos de Janácek au Metropolitan. Elle enregistre en 1989, avec Seiji Ozawa, une Carmen fort controversée.
Parallèlement, elle chante et enregistre les répertoires allemand et français de lieder et de mélodies, de Beethoven à Berg et de Berlioz à Poulenc, mais aussi Duke Ellington et de nombreux spirituals — notamment un concert mémorable de spirituals en 1990 à Carnegie Hall avec la soprano Kathleen Battle et James Levine à la baguette. Elle a fréquemment été appelée à se produire à l’occasion d’événements publics ou de cérémonies : lors des prises de fonction des présidents américains en 1985 et 1997, lors de la célébration du soixantième anniversaire de la reine Élisabeth II, et, peut-être de façon plus mémorable, lors de la célébration du bicentenaire de la Révolution française sur la place de la Concorde à Paris.
En 2000, elle a donné la première de woman.life.song, cycle de pièces chantées, écrites par la compositrice Judith Weir pour une voix solo et un orchestre de chambre. L’œuvre, commanditée pour Jessye Norman par Carnegie Hall, emprunte des textes à trois auteures : Toni Morrison, Maya Angelou et Clarissa Pinkola Estés. Elle retrace la vie d’une femme, de sa jeunesse à sa vieillesse.
L’attitude en public de la cantatrice combine une apparente hauteur avec des éclairs d’un humour désarmant qui la place dans la tradition des divas — beaucoup voient en elle l’inspiratrice du titre du film français de 1981, Diva. Sa ville natale, Augusta, a nommé en son honneur un amphithéâtre dans les années 1990.

C’est donc non seulement l’artiste mais également la femme engagée que chacun honore en ce jour triste.

Merci Madame, et bravo pour l’éternité !

Visuel : CC BY-SA 3.0

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« V.O » de Mathilda MAY (Plon, récit)
Paul Fourier

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