Fictions
Russell Banks : Oh, Canada. La confession tardive d’un cinéaste célèbre

Russell Banks : Oh, Canada. La confession tardive d’un cinéaste célèbre

20 septembre 2022 | PAR Jean-Marie Chamouard

Léonard Fife est un cinéaste canadien. Au soir de sa vie il révèle devant la caméra sa jeunesse, aux USA. Il regrette sincèrement ses abandons, son manque de loyauté ou d’authenticité mais cette confession douloureuse est aussi une déclaration d’amour à sa femme Emma.

Recommencer sa vie, une nouvelle fois

Un vieil homme arrive, en fauteuil roulant, dans le salon de son bel appartement à Montréal. Il est malade, rongé par le cancer. Une équipe de cinéaste a investi le salon. Il est interviewé dans l’obscurité, seul un spot éclaire sa tête. Léonard Fife est un cinéaste et documentariste canadien. Il était devenu célèbre grâce à ses films sur « l’Agent Orange » ou sur les déserteurs américains qui s’étaient réfugiés au Canada en 1968 pour échapper à la guerre au Vietnam. Malcolm veut l’interroger sur sa carrière, sur ses idées politiques ancrées à gauche. Pour Fife, qui sait sa mort imminente, le tournage est l’ultime chance de dire la vérité sur sa vie. Il le doit à sa femme Emma. Il parle alors d’une jeunesse difficile dans le Massachusetts. Fils unique il a grandi dans un « trio verrouillé »avec des parents dépressifs. Avec son ami Nick, à 16 ans il traverse les Etats-Unis, empruntant la route 66 dans une voiture volée. Une épopée fondatrice pour Fife. A 18 ans il abandonne ses études pour rejoindre Cuba. Très vite arrive un premier mariage avec Amy, une femme enfant et la naissance de sa fille. Il les quitte bientôt et se remarie avec la belle Alicia, la fille unique d’une riche et conservatrice famille de Virginie. Il n’arrive pas à devenir l’écrivain qu’il voudrait être, il se sent accaparé par sa belle famille et quand on lui propose de reprendre l’entreprise il fuit à nouveau vers le Vermont puis vers le Canada. Il franchit à pied la frontière pour recommencer sa vie

Une rédemption tardive

« Oh Canada » est un roman captivant. Le lecteur est pris dans le souffle romanesque de la vie de Fife. Sa confession est très émouvante, rendue pathétique par la déchéance physique. Les souvenirs se mêlent aux rêves, il est parfois confus, mais moins que ne le croient ses interlocuteurs. Les conditions du tournage, dans l’obscurité, face à la caméra favorisent la résurgence des souvenirs anciens, l’inconscient de Fife semble émerger. Le tournage est dérangeant car il se prolonge jusqu’à sa mort. Le vieillard est lucide, il sait que sa mort est imminente. Il ressent un vertige face au néant et souhaite se confier à la caméra pour que ses souvenirs ne disparaissent pas avec lui. Pour Fife c’est une quête de rédemption, une dernière prière qu’il dédie à Emma, la femme avec qui il estime ne pas avoir été loyal. Au soir de sa vie Léonard Fife a un rapport exigeant à la vérité car « le mensonge corrompt aussi ceux que l’on aime ». Les regrets de Fife sont amers, il dit avoir été malheureux tout sa vie par sa faute de n’avoir pas su aimer, ni être heureux, par manque d’attention. Il se reproche de ne pas avoir été authentique, de n’avoir été qu’une marionnette guidée par les événements. Il décrit surtout sa pulsion irrésistible de changer de vie, une pulsion qui explique ses abandons successifs et en apparence incompréhensibles.
Russel Banks a écrit le très beau portrait d’un vieil homme à la fin de sa vie. Ses regrets, son amertume sont aussi ceux d’une génération d’américains progressistes et peut être ceux de l’auteur.

Russel Banks, Oh Canada, traduit de l’américain par Pierre Furlan, Actes Sud, 236 pages, 23Euros, sortie le 07 09 2022.

visuel(c) couverture du livre 

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Jean-Marie Chamouard

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