Fictions

Nos pires voisins ou les affres de la « Propriété privée » selon Julia Deck

Nos pires voisins ou les affres de la « Propriété privée » selon Julia Deck

05 septembre 2019 | PAR Marianne Fougere

Quand l’auteur de Viviane Elisabeth Fauville se prend pour Hitchcock, cela donne une petite pépite à glisser dans toutes les mains. 

Être propriétaire rend-il heureux ? A-t-on raté sa vie si l’on n’est pas propriétaire à 50 ans ? Est-il raisonnable de s’endetter sur plusieurs générations ? Ces questions, chacun se les pose passé la trentaine. Ces questions résonnent comme une maudite rengaine dans un pays comme le nôtre où les prix de l’immobilier explosent d’année en année et le nombre de propriétaires semble diminuer de jour en jour. Il est loin le temps où un Nicolas Sarkozy fraîchement élu avait pour rêve « 70% de propriétaires ! »… Mais, à en croire Julia Deck, nul besoin de nous morfondre. Être propriétaire est un enfer ! Ou plutôt, l’enfer c’est les autres, ces voisins qui risquent d’emménager du jour au lendemain de l’autre côté du mur ou de la haie.

Pour Eva et son mari, le diable s’habille en short ultra-court et roule en grosse bagnole. Pourtant, tout avait bien commencé. Emménager dans une maisonnette d’un écoquartier de la banlieue parisienne offrait la promesse d’une vie loin du bruit et de la pollution urbaine. Finis les jasmins et les rosiers à l’étroit dans leurs pots ! Mais, leur triomphe n’est que de courte durée. Une semaine après avoir posé leurs meubles, Eva et son mari font la rencontre des occupants de la maison mitoyenne. L’espoir d’une convivialité bon enfant se transforme alors en une promiscuité si difficile à vivre que du sang pourrait bien être versé…

Avec Propriété privée, Julia Deck continue dans la veine du thriller déjà expérimentée dans ses précédents romans. Sa plume se fait ici nettement plus hitchcokienne. Comment, en effet, ne pas penser à Fenêtre sur cour en voyant ces voisins qui s’espionnent par fenêtre interposée, qui se manipulent, qui se plantent des couteaux dans le dos ou qui s’accusent d’avoir commis tel ou tel autre crime ? Comme chez le maître américain, les problèmes de voisinage sont sublimés : animaux domestiques mal élevés, enfants braillards, tentations extraconjugales. Deck emprunte à Hitchcock certains des éléments de son intrigue mais leur adjoint une touche de modernité. L’enquête s’écrit au féminin, l’immobilisme du mari d’Eva s’explique par son état dépressif, la frontière entre bourreau et victime s’amenuise. De par son étude grinçante de caractères, Propriété privée a aussi quelque chose de La Bruyère. Le moraliste aurait d’ailleurs peut-être classé Eva parmi « ces quelques femmes [qui] ont dans le cours de leur vie un double engagement à soutenir, également difficile à rompre et à dissimuler ». Car, en creux de la guerre de tranchées qui se joue dans l’écoquartier, Deck esquisse le portrait d’une femme courageuse qui tente de mener de front vie professionnelle et vie personnelle, d’être à la fois amante et infirmière. Devenir propriétaire est souvent un projet fait à deux. En se penchant –  dans une écriture au cordeau et un jeu « pronominal » qui lui est propre – sur les déboires de la propriété, Julia Deck s’interroge in fine sur la possibilité du couple malgré les difficultés et les faiblesses de chacun. En somme, l’accession à la propriété n’est qu’une métaphore, la vie à deux tout comme les relations de voisinage étant synonyme d’effort et de compromis(sion).

 

Julia Deck, Propriété privée, Paris, Les Editions de minuit, sortie le 5 septembre 2019, 174 pages, 16 euros.

 

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Marianne Fougere

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