Fictions
La cécité des rivières de Paule Constant : le mélange des couleurs

La cécité des rivières de Paule Constant : le mélange des couleurs

12 août 2022 | PAR Bernard Massoubre

La cécité des rivières est une plongée dans une Afrique occidentale, un feu d’artifice où chacun a les yeux rivés sur une couleur. Ce roman décrit la confrontation de deux mondes, celui de la journaliste « française » Irène et celui de « l’africain » Éric Roman.

Le marron

C’est le flux des rivières, chargées de boue, qui charrient les maladies infectieuses. La lèpre, mais aussi « l’Innomé » qui effectue son cycle évolutif mortifère pour atteindre l’Homme. On l’appelle l’onchocercose, c’est une parasitose transmise par la piqûre de petites mouches. Celles-ci se reproduisent dans les cours d’eau agités, augmentant le risque de cécité chez les personnes vivant à proximité, d’où le nom de « cécité des rivières » donné à cette pathologie et au titre du livre.

Le bleu

« C’est le bleu des peintures, le bleu du regard des nonnes qui voient la Vierge… Le bleu de ceux qui regardent les rivières ».

C’est encore la peur de la famille Roman de retour en métropole de Diên Biên Phu, les insultes dans la rue, les menaces d’une population hostile.

Le noir

C’est un pays quelque part en AOF (Afrique occidentale française). D’ailleurs, sa localisation n’est donnée au lecteur qu’à la page 53, et encore de façon approximative. Elle est aux confins du Cameroun et de la Centrafrique.

C’est le noir de la peau des habitants.

C’est le non-voyant atteint d’onchocercose.

C’est la nuit quand roulent les grumiers, les camions qui transportent le bois.

Le blanc

C’est le père d’Éric Roman, médecin militaire diplômé de l’école de médecine coloniale, qui travaille dans un hôpital de brousse.

C’est la couleur de sa tenue vestimentaire quand il doit la porter.

C’est le fils.

C’est le blanc de la journaliste Irène qui arrive dans un pays, bardée d’innocence et de candeur. C’est la couleur des idées préconçues.

Le rouge

C’est la couleur du képi du père.

C’est le sang de la guerre d’Indochine du médecin, des soldats qu’il ampute. C’est l’adjectif accolé au mot Khmer.

C’est l’ocre de la terre d’argile.

C’est le soleil qui éblouit avant la pluie.

Le gris

C’est un intermédiaire entre le blanc et le noir.

C’est le père praticien, pris dans un conflit de loyauté envers ce pays et le service de santé des armées, ce même homme aigri et dépressif qui maltraite son fils.

C’est ce militaire trop pauvre pour exercer une activité libérale à Oran.

C’est le gbaya, dialecte local, chargé de symboles pour les initiés.

C’est le fossé qui sépare Irène, vent debout contre la colonisation, et Éric Roman qui connait l’Afrique de l’intérieur.

C’est le mot colonie. «… Il ne faisait peur à personne. Il portait au contraire son poids d’humanisme et d’aventure. Donner sa vie à la Patrie, se dévouer aux hommes, une façon laïque de rentrer dans les ordres ».

C’est la présence des Chinois qui ont supplanté les Français. D’une certaine façon, ce ne sont pas des colons mais sont-ils meilleurs ?

Dans le roman de Paule Constant, les couleurs se mélangent, s’apposent et s’opposent dans un dégradé pastel. La cécité des rivières est une peinture subtile d’une tranche de vie en Afrique de l’Ouest, une quête de sens.

La cécité des rivières de Paule Constant. Éditions Gallimard, 178 pages, 18€.

visuel(c ) couverture du livre

 

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Bernard Massoubre

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