Fictions

Dieu du ciel de Lisa Neverre : le tout-puissant fait un burn-out !

Dieu du ciel de Lisa Neverre : le tout-puissant fait un burn-out !

22 janvier 2020 | PAR Christophe Dard

Dans son premier ouvrage, Lisa Neverre imagine toutes les nombreuses demandes reçues par Dieu et que ce dernier recense dans un journal de bord forcément divin. Alors que la tradition veut que Dieu nous entende, les rôles sont inversés et c’est lui que nous sommes priés d’écouter pour une fois.

 

 

Dieu est épuisé. Il est sollicité sans arrêt et il ne sait plus où donner de la tête. Dépassé par les événements et par des demandes souvent incongrues qu’il ne peut honorer, le Seigneur, le Père (appelez-le comme vous voulez…) est surbooké, en pleine dépression et il faudra sans doute beaucoup plus que des séances de méditation et de yoga pour le voir sortir de cette impasse : « Vous pensez que sous prétexte d’être Dieu, je dois être d’une humeur constante, d’une amabilité, d’une compassion perpétuelle et régulière? Eh bien, au risque de vous décevoir, non, Dieu aussi a ses faiblesses, ses angoisses, ses humeurs. Lucifer a le beau rôle lui, il est le méchant, cela lui confère tous les droits, aucun procès pour injustice ou maltraitance, puisque son rôle est d’être injuste, cruel, mauvais. Moi je suis bon, je suis le bon Dieu, mais bon sang, j’ai bien droit à de petites imperfections, non ? ».

Preuve de ce malaise, Dieu nous livre quelques exemples de ces suppliques et autres prières venues d’êtres désemparés, des hommes et des femmes que Lisa Neverre nous décrit en quelques mots, un talent comparable à celui du dessinateur qui saisit son modèle en quelques coups de crayon. D’ailleurs, et ce n’est sans doute pas un hasard, Lisa Neverre, qui vit et travaille à Lyon, est directrice artistique et elle a étudié aux Arts décoratifs de Paris. Depuis ces années de formation, elle sait capter toutes les sensibilités et les complexités d’une personne.

 

C’est sous forme d’une galerie de courts portraits et d’invocations très différentes les unes des autres que se lit le tonique et pluri-émotionnel Dieu du ciel ! (Editions Spinelle).
Certaines situations sont liées au quotidien : l’homme qui veut rentrer chez lui pour dormir ou celui qui espère une heure de sommeil en plus, le garçon de cinq ans qui demande à Dieu de réparer le collier de pâtes offert à sa mère, celles et ceux qui rêvent de trouver l’amour ou de le garder, l’adolescente qui déteste Noël et à peu près tout comme il est de coutume à son âge, la jeune femme qui supplie que son banquier ne regarde pas son compte une fois qu’elle aura fait les soldes ou bien encore celle qui réclame plus de métros car elle en a assez d’être tassée tous les jours bien que Dieu n’aime pas se rendre dans les souterrains car il a le sentiment d’être en enfer.

Dans ce petit théâtre où les protagonistes défilent, des saynètes sont très amusantes : la femme qui désire avoir de plus gros seins, l’hypocrondriaque, Ludivine, la maman qui n’en plus de l’odeur qui émane des couches de son enfant chaque matin, le commercial autoproclamé roi des ventes mais qui se retrouve pris au dépourvu lorsqu’il se rend compte qu’il n’y a plus de papier toilette au moment de faire la grosse commission, le vampire affamé… Certains passages sont très drôles à l’instar du message adressé par Sarah à Dieu : « Si je dois souffrir encore du mal d’amour et, que mon heure venue, je vous retrouve là-haut avec toutes mes facultés, je vous promets un tel coup de pied au c.. qu’il vous sera impossible de poser votre divin postérieur durant des mois, serait-ce sur le plus moelleux des nuages ! Amen ».

 

 

Mais certaines thématiques abordées sont plus dramatiques. Bon nombre de requêtes envoyées à Dieu sont en veillée d’armes face au temps qui passe, à la solitude, à la vieillesse et à la mort. Elles sont souvent les ultimes soubresauts d’un espoir dont l’âme est en train de quitter le corps. Parfois, la situation est telle que Dieu ne peut rien faire. Mike, 53 ans, fait appel à lui mais il ne fait pas le moindre effort pour sortir de sa profonde mélancolie.

Certains portraits brossés par Lisa Neverre sont des bijoux d’écriture : la domestique qui souhaite devenir riche comme ses employeurs mais tout en espérant rester elle-même si cela devait arriver, le médecin légiste qui parle de son métier, le miraculé qui vit avec le cœur d’un autre, le jeune homme qui adjure à Dieu que sa mère, qui rêve de le voir marié et avoir des enfants, accepte son homosexualité…

 

Porte-parole d’un Dieu qui joue à cache-cache depuis des millénaires, Lisa Neverre, qui prépare actuellement un second livre, s’inscrit dans la continuité des Fables de la Fontaine, de courtes histoires qui ne se départissent jamais d’une morale.
Sous l’apparent voile de légèreté suggéré par la couverture de l’ouvrage, Dieu du ciel ! est en fait une réflexion sur la place de chacun d’entre nous dans la société, sur notre vanité et notre égocentrisme lorsque nos voeux à l’Eternel concernent des choses sans grande importance, à l’instar du personnage d’Alizé qui l’implore de lui trouver une place de parking, ce à quoi Dieu répond: « Je nage en plein délire, voiturier à présent, quel rôle répugnerait-on à me voir jouer ». Le texte de Lisa Neverre nous questionne aussi sur ce « sacré manque d’amour qui creuse », cette « vieille maladie poisseuse » comme chantait Souchon, lorsque le seul horizon est de solliciter un être présumé supérieur pour y croire. Nous avons tous croisés et connus ces hommes et ces femmes évoqués par l’auteure. Nous sommes sans doute l’un ou l’une d’entre elles.
Enfin, Dieu du ciel! nous interroge sur la place de cette entité tout à la fois omniprésente et absente. Lisa Neverre présente Dieu comme un psy assis sur un fauteuil en forme de nuage, un personnage sympathique et bienveillant, plus proche d’un standard téléphonique qui recueille les messages qu’au Seigneur tout-puissant. Et Dieu dans tout ça ?

Christophe Dard

A VOS AGENDAS: Lisa Neverre est également photographe amateur et elle propose une exposition de ses photos, « Instants fragiles, tapis dans les confins d’un temps anémié », du 25 janvier au 25 février 2020 à la 39Galerie (39 rue Auguste Comte, Lyon, 2ème arrondissement). 

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Christophe Dard
Diplômé d'un Master d'histoire contemporaine et d'une école de radio, Christophe est journaliste, passé notamment par Europe 1. Il travaille depuis 2013 pour Toute la Culture. Compte Instagram : https://www.instagram.com/christophe_dard/?hl=fr

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