Fictions
Big Data mais petit roman de Charly Delwart

Big Data mais petit roman de Charly Delwart

22 août 2019 | PAR Marianne Fougere

Au lieu de revisiter les codes du genre, la Databiographie de Charly Delwart n’est pas tout à fait à la hauteur de ses promesses.

 

Comment écrire son autobiographie au XXIesiècle ? Comment rendre palpable une existence réduite à des données que s’arrachent à prix d’or les GAFAM et autres professionnels du marketing ? Comment précisément se réapproprier ces données qui nous échappent bien trop souvent ? Comment tout simplement leur donner un sens autre que marchand ? Comment, plus important, ces données peuvent-elles éclairer notre existence ? C’est les questions que pose le nouveau roman de Charly Delwart. Une façon sans doute pour l’écrivain et scénariste belge de réunir ses deux amours de jeunesse : à savoir les lettres et l’économie.

En 18 volets, Databiographiese propose donc de déchiffrer la vie de son auteur, une vie quantifiée à l’aide de statistiques, de graphiques et d’infographies. On apprend ainsi qu’à l’âge de 10 ans, 100% des chemises portées annuellement par l’auteur étaient repassées par une femme de ménage contre 80% à l’âge de 40 ans. Nombre d’enfants (3) ou d’inconnues abordées dans la rue (0), de rêves encore présents au réveil (19 272) ou oubliés (35 332), de dents modifiées (11) ou arrachées (4) … Tout y passe, jusqu’au classement des zones du corps en fonction de leur densité de pilosité à 20 ans (dans l’ensemble très poilu) puis à 40 ans (dans l’ensemble moins poilu)… Si l’on dévore les données – les pages du livre se tournent vite, très vite, il nous manque sans doute la puissance de calcul des ordinateurs plus à même de faire le job de déchiffrement. Quelques semaines plus tard, il ne reste, sinon rien, du moins pas grand chose de cette vie exposée. La quantification de l’existence de l’auteur a, en effet, rendu celle-ci plus opaque aux yeux du lecteur. Est-ce parce que notre désir de voyeurisme n’a pas été complètement assouvi ? Est-ce parce que le pacte de lecture a été en un sens rompu ?

Originale, l’idée d’une Databiographie semble ainsi passer à côté de quelque chose d’essentiel. En effet, « répondre à la question qui, c’est raconter une histoire » (H. Arendt). Le récit, qui recueille et médite, prolonge la vie. Il est une seconde vie dans la mesure où ce n’est que par le récit qui est fait rétrospectivement qu’émerge le sens de ce qui a été vécu et que la vie acquiert sa forme d’aventure. Or, ici, les notes – parfois incongrues, souvent anecdotiques – qui accompagnent les données peinent à jouer ce rôle et, ce faisant, à apporter ce supplément de compréhension. Cette tentative databiographique culottée déçoit donc dans sa réalisation. A défaut de réponse littéraire, elle confirme cependant notre méfiance à l’égard du risque de « visibilisme » si propre à notre époque. Contre la tendance à tout simplifier et à tout noyer sous des chiffres et des illustrations graphiques, c’est la puissance de la littérature et le pouvoir des mots qui doivent être in fine réaffirmés.

Charly Delwart, Databiographie, Paris, Flammarion, sortie le 28 août 2019, 336 pages, 19 euros.

Visuel : couverture du livre

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