Essais

Pacôme Thiellement, au commencement était la gnose [Interview]

Pacôme Thiellement, au commencement était la gnose [Interview]

29 août 2017 | PAR Hassina Mechaï

Attention érudition. Le dernier livre de l’essayiste Pacôme Thiellement, La victoire des sans Roi : révolution gnostique  traite du gnosticisme. Une traversée fluide et structurée d’un enseignement encore très vivant, à travers codex poussiéreux, poèmes hallucinés, romans uchroniques, chansons pop « inspirées » et pixels de séries dystopiques.

Egypte, 1945, près de la ville de Nag Hammadi. Treize codex de papyrus reliés en cuir sont retrouvés par des paysans égyptiens, enfouis dans une jarre, elle-même enterrée dans une grotte. Datant du milieu du IVe siècle, ces codex contiennent une cinquantaine de traités en copte, traductions de textes écrits initialement en grec ancien. Parmi ceux-là, les plus connus, les Evangile de Judas, Thomas, Philippe, le Livre des secrets de Jean, le Dialogue du Sauveur….Autant d’écrits considérés comme apocryphes par l’Eglise et non intégrés dans le canon catholique. Ces écrits ésotériques donnent à comprendre, de façon succinte, un système de croyance manichéen. Dans la pensée dualiste gnostique, les êtres humains sont des âmes divines emprisonnées dans un monde matériel, faux et trompeur créé par un dieu mauvais ou imparfait : le Démiurge. A l’opposé, existe un Dieu incarnant le bien mais comme retiré de ce monde. Dans la pensée gnostique, le Christ y apparait comme le logos originel certes mais aussi comme un homme parmi les siens, « le frère en secret » de tout un chacun. D’inspiration chrétienne, le gnosticisme fut pourtant qualifié d’hérésie et férocement combattu par les Pères de l’Église, notamment Irénée de Lyon. On songe parfois à l’épisode du Grand Inquisiteur dans Les Frères Karamazov ; ce passage où Dostoïevski imagine un Jésus revenant dans une Espagne crucifiée par l’Inquisition. Comme ce Jésus silencieux décrit par l’écrivain russe, les gnostiques ont posé par leur seule présence la question insupportable à l’Eglise de sa fidélité à l’enseignement originel du nazaréen Yehoshua Ben Yossef.

La révolution des sans Roi montre avec finesse que cette source gnostique ne fut jamais tarie et couru à travers l’histoire. Pacôme Thiellement réussit le joli coup de force de lier de façon cohérente les Apôtres Pierre et Paul, Jung, Freud, Simone Weil, Alfred Jarry, Philip K. Dick aux courants de la culture populaire, des Beatles aux séries américaines. Il montre, par petites touches, comment de larges pans de pensées et d’arts ont pu être inspirés par ces textes gnostiques ou en avoir eu l’intuition avant leur découverte. Ce fil rouge de la gnose est soigneusement dévidé par Pacôme Thiellement, qui en suit le fil ténu avec obstination et talent à travers diverses œuvres. On se promène ainsi avec lui dans les méandres de la pensée gnostique, remontant également cette source qui n’a jamais tari malgré toutes les tentatives d’en détourner le cours, la dompter voire la boucher. La victoire des sans Roi : révolution gnostique est un livre qui interroge, au sens premier du terme, qui amène à se poser des questions. Et Pacôme Thiellement joue là le rôle d’un passeur généreux et truculent.

Pourquoi cet intérêt pour la gnose ?
C’est une rencontre que j’ai faite presque trop tard, vers trente ans, j’aurais aimé connaître cela plus tôt. Selon moi, les gnostiques sont les meilleurs instructeurs de questions qu’on se pose adolescent. Ils apportent la possibilité de concevoir d’autres dimensions à la vie que celle de cette prison infernale qui nous est promise : travail, famille, patrie. L’Eglise a opéré un rapt sur ces questions fondamentales tournant autour de la Divinité, la spiritualité. Les gnostiques les restituent à chacun. J’ai découvert les gnostiques à travers diverses recherches. Relisant Philip K. Dick, je voyais qu’il parlait régulièrement des écrits gnostiques et des textes de Nag Hammadi. J’avais aussi, à l’occasion de l’écriture d’un portrait de John Lennon, noté alors que lui aussi parle des gnostiques, qu’il associe aux Soufis et aux Bouddhistes Zen. Je me suis alors plongé dans les écrits gnostiques et ai constaté que tout ce qui m’intéresse converge vers cette source, notamment les œuvres de la culture populaire. Ce que j’y trouvais, mais également ce que je trouvais dans la poésie, tout cela pouvait être rattaché aux intuitions fondamentales des écrits gnostiques et de la façon dont ils avaient interprété Jésus. Pourtant, le christianisme ayant dès l’origine été très centralisé, les gnostiques n’ont pas pu avoir de place en son sein. Ils ont été persécutés et massacrés.
Pourquoi dire alors qu’ils ont été victorieux ?
Malgré leur échec apparent, les gnostiques ont gagné parce qu’ils ont atteint dans leur vie un état qui permet d’envisager les choses au-delà de la lutte permanente entre la réussite et l’échec. Les textes de Nag Hammadi exhortent à ne pas se soucier de la fin. On le voit dans l’épopée des Cathares où la mort n’a plus eu d’emprise sur eux, même s’ils ont été massacrés. On le voit aussi dans la mort de Mani, qui même torturé, semble dépasser cela. Puis malgré tous les efforts de l’église pour faire disparaître les visions gnostiques, cela a échoué : elles n’ont cessé de revenir dans la pensée ésotérique et dans la poésie. Je pense aussi aux intuitions gnostiques qu’on retrouve chez la philosophe Simone Weil, alors qu’elle n’avait pas eu accès à ces textes. Dans certaines de ses lettres, elle a l’intuition de textes cachés et estime que les vrais chrétiens avaient été ceux persécutés par l’Eglise. Elle s’était intéressée aux cathares et pensait qu’une jonction possible entre Platon, Pythagore et le Christ était possible. Enfin, il faut penser à la redécouverte des textes à partir du XVIIIe siècle dans le désert égyptien : 1 livre au XVIIIe siècle, 4 livres au XIXe… Et enfin 44 livres en 1945, un corpus aussi gros que celui de La Bible. En cela la gnose a été victorieuse. La façon dont tous ces textes réapparaissent au moment de l’après-guerre dans le désert de Nag Hammadi a quelque chose d’un défi.
Pourquoi étaient-ils sans roi?
C’est ainsi que Jésus les nomme dans les textes de Nag Hammadi. Les gnostiques ne se sont jamais eux-mêmes proclamés « gnostiques ». Par ce mot, on entend des hommes et des femmes qui ont entendu et vécu la parole de Jésus en dehors de l’institution de l’Eglise. On les a appelés alors ainsi, mais ce terme se voulait péjoratif, voire moqueurs. On moquait ces prétendus « connaisseurs », de gnosis, « la connaissance ». Dans les textes de Nag Hammadi, Jésus leur donne plusieurs noms : « les étrangers », « les hommes de nulle part » (les Beatles parleront dans une chanson du « Nowhere Man ») « la génération sans Roi » ou « la race sans roi ». En les appelant les « sans roi » plutôt que les « gnostiques », je me permet de parler de gens qui n’appartiennent pas seulement à une période historique précise (Ier-IVe siècles) mais qui peuvent appartenir à n’importe quelle époque : Philip K. Dick est un sans roi, Simone Weil ou John Lennon également.
Mais Dieu dans tout ça ? La gnose peut paraître comme une spiritualité qui n’a pas besoin forcément de Dieu…
C’est parce qu’ils avaient une conception non seigneuriale de Dieu. Il y a un Dieu mais il n’est pas, selon eux, celui qu’on croit. Tout dépend aussi ce qu’on entend par Dieu. Si on entend par là un mélange de Père fouettard et de père Noël, alors non, ce n’est pas leur Dieu. D’autant qu’on sait que l’amour pour ce genre de divinité entraine un comportement antithétique de ce qu’elle est supposée proposer. On en arrive à faire le mal pour faire le bien. On persécute des individus sous prétexte de les sauver. Les gnostiques rejettent cela. Jésus, dans les textes gnostiques, se présente, non comme un « seigneur », mais comme leur « frère en secret ». Ces textes disent aussi que Dieu est en minorité sur la terre, qu’il y a une lutte entre lui et un faux dieu qui s’est attribué la fonction divine. Les gnostiques ont tenté de vivre selon ces principes 2 ou 3 siècles durant. Puis ils ont été massacrés. Mais leurs idées ont continué à exister, à évoluer dans les différentes strates du monde religieux. Ainsi Gershom Scholem estime qu’il y a une influence des gnostiques sur les cabalistes. Pour lui, par exemple, l’arbre des séphirots se rapproche de leur enseignement. Le Dieu qui se retire de sa création dans le tsimtsoum n’est pas si différent du Dieu en exil des textes gnostiques. Si le Dieu de la Bible essaie de faire comprendre à l’homme qu’il est limité, dans la gnose, ce sont les hommes qui tentent de lui faire comprendre qu’il doit limiter ses pouvoirs.
Quelle forme d’organisation aurait eu l’Eglise si les textes gnostiques avaient été intégrés dans le canon de la Bible ?
Cela aurait été impossible. Parce que la gnose empêche la possibilité de la constitution d’une Eglise organisée. Il ne doit pas y avoir d’église gnostique. C’est contradictoire avec la dimension non institutionnelle de la gnose, son côté anarchique. On sait par exemple qu’ils tiraient au sort la personne qui serait l’officiant de leur réunion. Les hommes et femmes étaient mélangés, sans distinction de genre. Chacun pouvait assister à leur réunion, sans qu’on leur demande leurs croyances. Les seuls à avoir approché cela ont été les cathares, même s’ils n’étaient pas tout à fait gnostiques : par exemple, pour eux, ceux qui cultivent la terre en sont les propriétaires, ce qui suppose l’abolition de la propriété et des classes sociales. Liberté de culte totale également, ce qui explique que les Juifs et les Musulmans y étaient bien accueillis. Interdiction de la chasse, de la viande. La seule chair animal consommée était le poisson.
Votre livre est très sévère envers les enseignements des apôtres Pierre et Paul. Ont-ils dénaturé les enseignements de Jésus alors qu’ils avaient été chargés par lui de bâtir son Eglise ?
Je me mets en avant l’absence de continuité entre la parole de Jésus et celles de Paul. Cela m’a toujours interpellé. Ne serait-ce que sur les affaires de mœurs, les positions de Jésus et celles de Paul sont aux antipodes. Mais je ne fais pas le procès de Paul. Je tente de comprendre comment on a pu passer de Jésus à cette dénaturation de son esprit qu’on a appelé « christianisme ». Selon moi, le récit tragi-comique des Eglises de Pierre et Paul l’explique.
Comment la culture populaire a-t-elle puisé dans la gnose?
Aujourd’hui, la série télévisée est le lieu principal d’expressions de thématiques gnostiques : c’est vérifiable, de Millenium à Person of Interest. Des passages entiers y sont cités, les scénaristes les connaissaient visiblement. Dans The Leftovers, il y a une citation de l’Evangile de Thomas, dès la première saison. La dernière saison tourne autour de la question du Jumeau (Thomas). Depuis 1945, les principaux endroits où les textes de Nag Hammadi ont été cités sont : les romans de science-fiction, les disques de pop music et enfin les séries télévisées. Il y a forcément une raison à cela.

Pacôme Thiellement, La victoire des sans Roi : révolution gnostique, Presses Universitaires de France – PUF, sortie le 30 août

Visuel : ©PUF

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Hassina Mechaï

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