Essais
« Le Droit à la différence », une histoire des relations entre la République et les Juifs

« Le Droit à la différence », une histoire des relations entre la République et les Juifs

15 avril 2022 | PAR Julia Wahl

Les éditions La Découverte publient Le Droit à la différence. L’universalisme français et les Juifs, de Maurice Samuels. Publié pour la première fois aux États-unis en 2016, il est traduit en français par Olivier Cyran.

Une histoire des relations entre la République et les Juifs

Historien spécialiste du judaïsme, Maurice Samuels entreprend ici une histoire des relations entre la République et les Juifs depuis 1789. S’il suit globalement un parcours chronologique, ce trajet procède par étapes, définies comme fondatrices d’un moment. Aussi passons-nous du fameux concours de l’Académie de Metz de 1787 « Est-il moyen de rendre les Juifs plus utiles et heureux ? » aux Réflexions sur la question juive de Sartre en passant par le décret Crémieux et l’Affaire Dreyfus. La question qui sous-tend ce parcours est la suivante : pourquoi une population aussi faible en nombre que les Juifs a-t-elle suscité tant de débats ? Et l’auteur de rappeler que les Juifs ne représentaient que 0.2% de la population au moment du concours précédemment cité. L’explication serait simple : s’intéresser au sort des Juifs à un moment où le progrès se conçoit en termes d’égalité et de liberté permettrait de définir les contours de ces notions, les Juifs étant perçus comme « l’Autre » par excellence, plus éloignés des Catholiques, nettement majoritaires, que ne l’étaient alors les Protestants.

La place des productions culturelles

Un autre intérêt du livre est d’accorder une large part aux productions culturelles, en tant qu’elles témoignent de l’état d’esprit d’une période. La comédienne Rachel Félix, les romans de Zola et les films de Renoir font ainsi l’objet d’une étude précise. Le parcours par jalonnements ne rend toutefois pas compte de la diversité des opinions à un moment donné. Preuve en est le traitement réservé aux Réflexions sur la question juive de Sartre : Maurice Samuels  présente ce texte comme s’il avait suffi à modifier l’ensemble des mentalités de l’immédiat après-guerre. Nous sommes toutefois bien curieuse de connaitre la réalité de son lectorat et de son influence sur l’ensemble des Français de l’époque.

Un ancrage contemporain

Pour être un livre d’histoire, cet essai s’inscrit dans un contexte précis, celui du développement actuel d’une extrême-droite qui reprend hypocritement ce qui était jusqu’à présent un marqueur de la gauche : la revendication laïque et universaliste. L’introduction et la conclusion témoignent clairement de ces enjeux de politique contemporaine. Tout l’objet du livre, dans ce cadre, sera donc de procéder à un réexamen de l’idée selon laquelle, à l’orée de la Révolution, l’universalisme avait déjà été pensé comme un assimilationniste intransigeant. Maurice Samuels nous guide alors dans une relecture, phrase après phrase, de textes considérés comme fondateurs, à savoir ceux de l’Abbé Grégoire et de Clermont-Tonnerre. Au rebours de Robert Badinter, il voit dans leurs « dissertations » (c’était le terme employé au XVIIIe siècle) la défense d’un universalisme qui accorde droit de cité aux coutumes et habitudes particulières. Ce travail a pour but de nuancer, aux yeux d’un lectorat américain – cible première du livre -, une vision trop monolithique des débats qui règnent en France à ce sujet.

Des analyses surprenantes

Maurice Samuels est toutefois moins convaincant quand il analyse les résurgences d’antisémitisme chez Zola, notamment dans L’Argent, Vérité (son dernier roman) et son texte « Pour les Juifs » publié dans Le Figaro en 1896. S’il est indéniable que Zola, dans l’ensemble de ses écrits, souscrit aux préjugés raciaux de son temps, les éléments cités par Maurice Samuels sont souvent des propos attribués à des personnages dont le narrateur se distingue ou émis avec la distance ironique qui a fait, pour partie, le succès de l’auteur de Germinal. L’absolution dont bénéficie a contrario le Renoir de La Grande Illusion et de La Règle du jeu est tout aussi surprenante, l’argumentation de l’auteur étant peu ou prou celle-ci : oui, Renoir soumet à ses spectateurs des personnages de Juifs stéréotypés. C’est ce recours au stéréotype qui le laverait paradoxalement de tout soupçon d’antisémitisme, puisqu’alors il s’agirait d’inviter les non Juifs à accepter les Juifs dans leurs différences et non dans leur aptitude à imiter le reste de la population.

Si certaines analyses peuvent nous surprendre, l’actualité politique rend urgente la lecture de ce livre qui historicise et nuance des idéaux volontiers dévoyés par l’extrême-droite.

 

Le Droit à la différence. L’universalisme français et les Juifs, de Maurice Samuels, traduction de Olivier Cyran, La Découverte, 22 euros (version numérique : 14.99 euros)

Visuel : couverture du livre

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Julia Wahl
Professeure de lettres durant dix ans, chargée de production de diverses compagnies de danse ou de théâtre, chargée d'action culturelle et des relations publiques... Tout ce qui a trait à la promotion de la culture et au développement de ses publics me passionne. Parce que l'on ne peut voir un spectacle sans vouloir transmettre ses émotions, je chronique régulièrement le cinéma, le théâtre et la politique culturelle pour Toute la Culture.

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