Essais
Le « Dictionnaire amoureux de Tintin », d’Albert Algoud

Le « Dictionnaire amoureux de Tintin », d’Albert Algoud

25 novembre 2022 | PAR Bernard Massoubre

Pour écrire le Dictionnaire amoureux de Tintin, les éditions Plon ont fait appel au plus amoureux des tintinophiles, Albert Algoud. Une référence aussi chez les tintinologues.

Sa vie, son œuvre

Hergé (pseudonyme de Georges Remi) est né en 1907 dans la région de Bruxelles. En plus des Aventures de Tintin, il crée Les Exploits de Quick et Flupke, Popol et Virginie au pays des Lapinos et Les Aventures de Jo, Zette et Jocko.

Dans les années 1960 en France, les gamins lisaient les BD de Tintin ou d’Astérix, rarement les deux. C’était un peu comme pour les Rolling Stones et les Beatles : chacun se positionnait.

À cette époque, dans le monde de la bande dessinée, Uderzo et Goscinny gagnaient le combat par KO. Dès 1968, chaque exemplaire d’Astérix et Obélix se vend à plus d’un million. De plus, huit ans se sont écoulés entre Vol 747 pour Disney et Tintin et les Picaros alors que sortent deux Astérix par an…

Face à cette situation, Hergé et ses collaborateurs voulurent enrayer le déclin par une stratégie ciblée : changement de graphisme, des dialogues et nouvelle maison d’édition (Casterman). Cette remise en question sera couronnée de succès.

Hergé est un être complexe mais aussi l’héritier d’une forte tradition familiale. Le dessinateur est, d’une certaine façon, le témoin de son temps. Mais cet aphorisme suffit-il à justifier les zones d’ombre ? Dans le Dictionnaire amoureux de Tintin, Albert Algoud n’élude pas ces facettes du personnage.

Hergé côté face

L’antisémitisme

Dans sa biographie Hergé, Pierre Assouline met en avant deux aspects sombres de l’œuvre du dessinateur belge : l’antisémitisme et le racisme. Face à ce constat, Hergé a cherché à rectifier le tir après-guerre, surtout sous la pression de son éditeur Casterman.

Albert Algoud aborde, avec courage, ces deux thèmes dans le Dictionnaire amoureux de Tintin. À ce titre, le chapitre sur l’antisémitisme est d’ailleurs le plus long du livre.

Hergé est né dans un milieu catholique, très à droite et antisémite. Pendant l’Occupation, il dessine dans Le Soir, un journal collaborationniste. Dans l’Étoile mystérieuse par exemple, le banquier, personnage cupide et méchant, s’appelle Blumenstein. Ce n’est pas un hasard, il est l’archétype du Juif dans la presse d’extrême droite des années 1930. À la fin des années 1940, le capitaine Haddock apparaît pour la première fois dans un numéro du Soir, dans lequel il y a une publicité pour Le Juif Süss, film de propagande antisémite.

De plus, on reprocha à Hergé ses relations avec Léon Degrelle. En fait, cet ancien général SS belge affirmait, à tort, être l’égérie de Tintin. 

Le racisme

Le racisme est un autre caillou dans la chaussure du dessinateur.

À ce propos, la BD Tintin au Congo concentre les critiques. Les habitants sont décrits comme paresseux, indolents et naïfs. Leur vocabulaire est limité. Pour Pierre Assouline, cette vision raciste de l’Afrique reflète bien les valeurs colonialistes et catholiques de la revue du Petit Vingtième qui avait publié le premier Tintin au Congo en 1931.

En 1960, après l’indépendance du Congo belge, Casterman a décidé de ne pas rééditer cet album, jugé trop tabou. Il n’est alors plus mentionné dans la liste des Aventures de Tintin.

Albert Algoud, comme Pierre Assouline, considèrent néanmoins qu’il faut essayer de replacer la BD dans l’ambiance de l’époque. Cela ne signifie pas que ces deux auteurs légitiment le racisme, loin de là. Mais si l’on ne veut pas faire de Tintin au Congo « le bouc émissaire de la mauvaise conscience des anciens colonisateurs », il faut aussi revoir Babar, ou Spirou et Fantasio, non exempts de sentiments racistes.

Hergé côté pile 

La révolution de la bande dessinée

Le style graphique d’Hergé fut à l’origine de l’École de Bruxelles. Les dessinateurs suivaient des codes graphiques et narratifs communs. On parlait de ligne claire, c’est-à-dire de la netteté du trait et des contours : elle s’accommode des ténèbres et de la pénombre.  

Parmi eux, il y avait Edgar P. Jacobs, futur créateur de Blake et Mortimer et passionné d’opéra. Il fut le coscénariste, le coloriste et le dessinateur de quatre albums.

Mais Hergé est réticent à l’idée de passer du noir et blanc à la couleur. Pourtant, L’Étoile mystérieuse, premier album édité en couleurs en 1942, est une réussite. Hergé débuta prudemment par la pastellisation, orchestrée par Edgar P. Jacobs. Le coloriste Dessicy y joua un rôle important. « Il ne s’agit pas d’un coloriage ajouté après coup au dessin. La couleur est constamment au service du récit, son usage est bien plus narratif que descriptif. »

Avant le bleu Klein, il y eut le bleu Hergé, assez sombre et tirant sur le violet. Le dessinateur utilisait cette couleur comme toile de fond des pages de garde.

Les voyages

Ils agrémentent la vie professionnelle de Tintin, reporter au Petit Vingtième. Hergé nous fait découvrir des villes, de vrais pays et d’autres imaginaires (ou pas).

Les lecteurs se passionnent pour les contrées lointaines, les crocodiles et les fumeries d’opium. Hergé leur en offre pour leur argent, en travestissant parfois la réalité pour la rendre plus exotique. Les aventures de Tintin font rêver.

Tintin parcourt les cinq continents, une petite valise à la main. En Europe (Berlin, Bruxelles, Ostende…), en Amérique (Chicago ou Jauja), en Afrique (Port-Saïd, Le Caire) ou en Asie (Shangaï, New Dehli).

En fait, les autres contrées ne sont pas imaginaires, seul leur nom l’est, ou leur localisation est farfelue. C’est le cas de la Bordurie, en Europe de l’Est, ou de la Syldavie. « La Bordurie se trouve d’abord là où Hergé la plaça : dans l’imagination des lecteurs de Tintin ». En France, le pays fantasmé s’appelle Moulinsart, même si le château s’inspire de Cheverny.

Les énigmes et les mystères

Dans le Dictionnaire amoureux de Tintin, Albert Algoud apporte des éléments parfois peu connus sur les personnages d’Hergé. Mais ils ne sont pas nécessairement attendus tant la représentation de Tintin est établie dans l’esprit des lecteurs.

Par exemple, Tintin a-t-il une vie sexuelle ? Selon Algoud, elle a en fait peu d’importance. Des révélations sur sa vie privée n’apporteraient rien au récit, et risqueraient même de « tuer l’aventure ».

Autre sujet : l’âge, non pas du capitaine (Haddock), mais de Tintin. Il ne va pas « de 7 à 77 ans ». Cette formule, passée dans le langage courant, n’a d’ailleurs pas été inventée par Hergé. En fait, celui-ci ne donna pas d’âge à son héros. Mais ce qui est sûr, c’est que le petit reporter ne pâtit jamais des affres du temps qui passe.

Depuis ses premières lectures, Algoud s’est senti mal à l’aise avec La Castafiore car il n’arrivait pas à cerner sa personnalité. Et puis, un jour, comme une révélation, il a résolu l’énigme :  la chanteuse d’opéra est un castrat. « Je compris que Bianca Castafiore, certes pourvue de rondeurs apparemment féminines, était une créature hybride. » Aussi, Albert Algoud donne des éléments pertinents, tous plus croustillants les uns que les autres.

L’universel

Le chapitre Traductions du Dictionnaire amoureux de Tintin témoigne de l’audience internationale des aventures d’Hergé. Ainsi, Les Aventures de Tintin ont été traduites en plus de cent langues et vendues à plus de 200 millions d’exemplaires. Tintin fut même porté à l’attention des lecteurs dans des langues régionales françaises, comme le picard, l’alsacien, le gallo…

La Belgique, pays de naissance de Tintin, est une tour de Babel dialectale. On y compte plus de quatorze dialectes, supplantés dès la seconde moitié du XIXe siècle par les trois langues officielles.

Dans le Dictionnaire amoureux de Tintin Albert Algoud n’est jamais un béni-oui-oui. En effet, malgré sa passion, il garde en permanence un œil critique sur le dessinateur belge. L’auteur se pose des questions et en pose aussi. Ainsi, la curiosité d’Algoud éclaire avec malice, tout au long du livre, l’œuvre d’Hergé.

Dictionnaire amoureux de Tintin d’Albert Algoud. Éditions Plon. 779 pages. 14€.

Visuel : © couverture du livre

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Bernard Massoubre

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