Essais
« La démocratie disciplinée par la dette » de Benjamin Lemoine

« La démocratie disciplinée par la dette » de Benjamin Lemoine

02 février 2022 | PAR La Rédaction

Comment la dette est-elle devenue un outil de gouvernement de la démocratie ? C’est à cette interrogation que répond Benjamin Lemoine dans son nouvel essai La Démocratie disciplinée par la dette, publié aux Editions La Découverte.

Par Samuel Fergombé

La dette est un sujet que le sociologue et chargé de recherche au CNRS avait déjà abordé en 2016 dans sa précédente enquête intitulée L’ordre de la Dette. Si dans son précédent essai, Benjamin Lemoine s’intéressait davantage à la construction d’un « ordre de la dette » par les hommes politiques, les hauts fonctionnaires et les banquiers, il s’intéresse ici plutôt au rôle que joue la dette dans l’instauration des réformes structurelles qui sont menées ces dernières années (réforme du code travail, réforme des retraites, réforme de la fiscalité, etc…).

La construction d’une « boundholder class » : aux origines des détenteurs de la dette

Dans une écriture limpide, Benjamin Lemoine ne s’épanche pas sur les questions économiques, mais davantage sur les acteurs qui bénéficient des intérêts de cet « actif sans risques » qu’est la dette. Il nous montre comment des acteurs qui constituent une classe qu’il nomme « bondholding class » s’appuient sur celle-ci pour réclamer des politiques dont ils seront les premiers bénéficiaires en période de crise ou non : « L’extension sociale de la financiarisation et la circulation des titres de dette dans un vaste réseau privatisé ne font que déplacer les inégalités liées au régime politique du bondholder. Aux États-Unis, la moitié de la dette publique est détenue par les 1 % des ménages les plus riches et continue de jouer le rôle d’un instrument de régression sociale. […] La participation au marché boursier étant étroitement corrélée à la richesse, la structure de propriété de la dette opère en faveur des ménages les plus riches ». S’appuyant sur les travaux d’autres sociologues comme ceux de Karl Marx ou Wolfgang Streeck, Benjamin Lemoine montre que la dette constitue à la fois une garantie de liquidités pour faire d’autres investissements plus risqués, mais aussi obtenir des engagements des Etats pour mener des politiques qui permettent d’obtenir de nouveaux marchés.

La dette : un enjeu démocratique tout aussi important que le vote

Dans cet essai, Benjamin Lemoine explique ainsi que la dette joue le rôle de « shadow democracy » (« démocratie de l’ombre »). Cette démocratie de l’ombre détermine un certain nombre de politiques publiques en faveur des intérêts du « capital » : « Détenir de la dette, et choisir de prêter ou non à la puissance publique, doterait d’un pouvoir politique concurrençant le droit de vote aux élections. […] Dans le cas de la dette publique, les taux d’intérêt que les investisseurs consentent au débiteur public fonctionnent comme une réassurance de leur confiance dans les orientations des gouvernants ». C’est notamment pour cette explication que la lecture de La démocratie disciplinée par la dette nous a paru pertinente pour comprendre le rôle que joue la dette dans la conduite des politiques publiques. L’ouvrage de Benjamin Le-moine permet de mieux saisir les enjeux et acteurs sous-jacents derrière les injonctions permanentes au remboursement de la dette : « La politique est devenue une variable sous contrôle, un item du jeu de l’architecture financière. […] La vente, l’échange et l’achat de la dette reproduisent discrètement un ensemble de promesses politiques et de représentations de ce qu’il convient de faire et d’interdire ».

Dans la lignée de son premier ouvrage qui vient également de paraître au format poche, Lemoine réussit à rendre compréhensible un sujet qui peut aux premiers abords nous paraître compliqué.

 

Benjamin Lemoine, La démocratie disciplinée par la dette, La Découverte, 2022, 13 euros.

Visuel : couverture

 

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