Fictions
« Le Voyant d’Etampes » d’Abel Quentin : Prix de Flore 2021

« Le Voyant d’Etampes » d’Abel Quentin : Prix de Flore 2021

02 février 2022 | PAR Julien Coquet

Maintenant connu comme le « roman du wokisme », Le Voyant d’Etampes a longtemps figuré sur la liste du Goncourt avant de rafler le prix de Flore. Alors, que vaut le roman d’Abel Quentin ?

Le Voyant d’Etampes a fait parler de lui dès sa parution pour la rentrée littéraire de 2021. Présenté comme le roman du wokisme et plus généralement d’une époque, le livre d’Abel Quentin était porté aux nues. Le risque d’un tel roman, avec un sous-texte politique si puissant, était d’être récupéré par les politiques. Il n’en fut rien, et pour notre plus grand bonheur, car la critique littéraire doit parler de littérature, et non de politique.

Pour ceux qui seraient passés à côté, le wokisme se définit comme le fait d’être conscient des mécanismes d’oppression qui existent, de la lutte des classes et des rapports de force qui peuvent paraître, à première vue, cachés. Comme l’explique clairement Jeanne Boëzec dans Le Monde : « Substantif dérivé de woke, mot argotique pour awake (éveillé), il signifie être éveillé aux discriminations. Etre woke, c’est être conscientisé, vigilant, engagé. ». A partir de là, une blague raciste, même sous le coût de l’humour, ne passe pas : elle révèle le rapport de force qui s’exerce envers les personnes racisées. Le wokisme est alors souvent dénoncé par la fameuse apostrophe : « On ne peut plus rien dire ! ».

Jean Roscoff, le narrateur et personnage principal, est tout sauf un héros : universitaire à la retraite, porté sur la boisson, il se remémore ses fastes années de militant à SOS Racisme. Alors, pour donner un sens à sa vie, et à sa retraite, Roscoff se lance dans le projet de rédiger la biographie d’un poète américain méconnu : « Musicien de jazz, turbulent compagnon de route du Parti communiste, exilé en France au début des années 50 pour fuir la folie maccarthyste, Robert Willow avait mis à profit ses dernières années sur Terre pour écrire deux recueils de poèmes splendides en français qui ne seraient publiés qu’après sa mort ». L’enfer étant pavé de bonnes intentions, Roscoff, qui croyait rendre hommage à un Yankee disciple de Villon, se retrouve piégé. La chasse à l’homme est lancée.

Ce qui est admirable avec Le Voyant d’Etampes, c’est le fil du rasoir sur lequel se situe le roman. Entre dénonciation du wokisme et mise en avant d’une gauche qui ferme les yeux sur des problèmes réels, le roman livre un constat sur la société et les nouvelles problématiques qui la traversent, sans délivrer de conclusions hâtives. Le lecteur est tour à tour partagé entre un Roscoff dépassé par une situation qu’il a créé malgré lui et les dénonciateurs de propos problématiques. En plus d’être imprégné des faits sociaux, Le Voyant d’Etampes baigne dans les références littéraires : on pense aux professeurs de La Tâche de Roth, de Disgrâce de Coetzee, et plusieurs fois à Houellebecq pour l’humour méchant (« J’étais un sexagénaire aux jambes maigres, avec une bedaine ; morphologiquement, je ressemblais à un poulet-bicyclette. »).

Malheureusement un peu trop long, le roman scrute le milieu universitaire, le courant du wokisme et tout son vocabulaire, la haine des réseaux sociaux. Brandissant les figures de Fanon et de Baldwin, Le Voyant d’Etampes pose des questions nécessaires.

« [Notre génération] avait sacrifié l’ouvrier et ses usines, elle avait sacrifié l’autonomie monétaire, elle avait communié aux principes de stabilité, au dogme maastrichtien. Et à mesure qu’ils se rapprochaient, aimantés, des forces de l’argent, que leurs bedaines tendues s’épanouissaient, les enfants de 1960 avaient redoublé de zèle sur le terrain des questions de société. Restaient les droits des minorités et le mariage gay. Je le voyais nettement à présent : le ralliement d’une partie de la Famille à la pensée décoloniale était un processus de mutation, d’adaptation au milieu naturel. Les hommes et les femmes de la Famille voulaient simplement survivre, c’est-à-dire poursuivre leur recherche du bonheur sans sacrifier cette donnée essentielle qui est le mur de soutènement de leur personnalité : le sentiment d’être moralement irréprochable, la chaude torpeur que procure, seul, le confort intellectuel. »

Le Voyant d’Etampes, Abel Quentin, Editions de l’Observatoire, 384 pages, 20 €

Visuel : Couverture du livre

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Julien Coquet

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