Essais

Gilles Kepel , « Sortir du chaos » : Les crises en Méditerranée et au Moyen Orient

Gilles Kepel , « Sortir du chaos » : Les crises en Méditerranée et au Moyen Orient

10 décembre 2018 | PAR Jean-Marie Chamouard

Par un rappel historique détaillé et par l’étude approfondie des printemps arabes, Gilles Kepel nous éclaire sur la situation actuelle du monde arabo-musulman.

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Comment en est-on arrivé là ? Pour répondre à cette question, Gilles Kepel reprend l’histoire du  Proche et du Moyen Orient pendant quatre décennies, de 1970 aux printemps arabes. Il revient sur les principales ruptures qui expliquent l’actualité : la guerre du Kippour puis le choc pétrolier qui donnera à l’Arabie Saoudite d’immenses moyens pour financer l’islamisation des sociétés arabes. Puis viendra en 1979 la révolution iranienne qui va exacerber la rivalité  entre l’Iran et l’Arabie Saoudite. La même année commencent la guerre en Afghanistan et le Djihad financé par les USA. La première guerre du Golfe aboutit à la rupture entre les djihadistes et la monarchie saoudienne conduisant à la création d’Al Qaida puis au 11 septembre 2001.  L’invasion américaine de l’Irak en 2003 renforcera l’axe chiite au Moyen Orient. L’insurrection sunnite en Irak et la guerre civile entre milices chiites et sunnites conduiront à la formation de Daesh.

L’usure des gouvernements en place, les atteintes aux droits de l’homme et souvent la crise économique expliquent le déclenchement des printemps arabes. La Tunisie va réussir sa transition démocratique malgré les difficultés économiques et le terrorisme. Cette évolution favorable peut s’expliquer par la longue tradition modernisatrice de la Tunisie et par l’importance de la classe moyenne et de ses liens avec la France. En Egypte en revanche la société n’a pas pu faire émerger la démocratie et elle s’est retrouvée prise en étau entre les islamistes et les militaires dans un conflit qui reproduit la fracturation du bloc sunnite. En Libye, pays sans véritable histoire nationale,  la chute de la dictature a provoqué la fracturation du pays, livré aux tribus, aux milices et et aux djihadistes . Plus à l’est les printemps arabes se sont brisés sur la fracture entre  Chiites et  Sunnites. La répression a été précoce  à Bahrein et le Yemen  est devenu l’otage du conflit opposant l’Iran et l’Arabie Saoudite. La révolution syrienne portait une espérance démocratique mais elle a été rapidement confrontée à une militarisation du conflit et une islamisation de la rébellion puis à l’émergence de Daesh. Le pays est devenu l’enjeu d’une guerre impliquant toutes les puissances régionales et les grandes puissances qui a conduit à la « destruction d’une nation » . La fin de Daesh ouvre la voie à une recomposition du Proche et Moyen Orient. L’auteur détaille la situation actuelle au Moyen Orient en soulignant les ambitions régionales et les faiblesses relatives de l’Arabie Saoudite et de l’Iran, l’importance du maintien de l’intégrité territoriale de la Syrie et du problème Kurde. IL aborde enfin le rôle des grandes puissances et celui central de la Russie dans le règlement du conflit syrien.

Dans la première partie du livre Gilles Kepel nous offre une synthèse historique remarquable. La quantité d’information présente dans le livre est considérable et en fait  un ouvrage d’approfondissement. Le lecteur est aidé par un index chronologique  des événements et par des cartes d’une grande qualité. Les principales ruptures historiques et leur conséquences à long terme sont mises en exergue. L’auteur nous explique très bien les ressorts cachés du 11 Septembre 2001. Les printemps arabes, leur causes et leurs conséquences sont décrites dans les huit pays concernés avec une analyse historique et politique très fine. Malgré la complexité de la situation géo politique l’auteur ébauche quelques voies de sortie du chaos actuel . Il cite   le soutien au modèle tunisien et au programme de réconciliation mise en oeuvre par l’ONU en Libye. IL existe un espoir débutant de modération et de pacification d’un Irak qui deviendrait neutre et la Russie privilégie un processus constitutionnel comme sortie du conflit en Syrie. L’effondrement moral de Daesh, l’échec historique des Frères Musulmans et l’effritement de la rente pétrolière pourraient favoriser le recul de l’islam politique.  Cet ouvrage très complet parait indispensable à une compréhension approfondie de la situation actuelle dans le monde arabe et il  se termine par un timide espoir de stabilisation de la région.

 Gilles Kepel, Sortir du chaos, Les crises en Méditerranée et au Moyen-Orient, Esprits du Monde, Gallimard, 514 pages, 22 Euros, sortie le 18 10 2018.

visuel : couverture du livre

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