Essais
« Dictionnaire amoureux de l’humour » de Jean-Loup Chiflet : pari tenu

« Dictionnaire amoureux de l’humour » de Jean-Loup Chiflet : pari tenu

09 novembre 2022 | PAR Bernard Massoubre

Vieil amoureux de la langue française, des bons mots et des moins bons, Jean-Loup Chiflet est à l’acmé de son talent avec son Dictionnaire amoureux de l’humour.

L’ample préface

L’auteur précise que son livre est davantage une anthologie qu’un dictionnaire. Et, c’est en effet le postulat des dictionnaires amoureux, toujours de bonne facture. Mais, sans vouloir contredire Jean-Loup Chiflet, son Dictionnaire amoureux de l’humour est à la fois un dictionnaire et une anthologie tant l’ouvrage est complet. Et, last but not least, il y parle d’humour avec amour.

Le Dictionnaire amoureux de l’humour est ainsi un condensé d’intelligence et de vivacité d’esprit, deux qualités essentielles pour  traiter ce sujet. Ainsi, Jean-Loup Chiflet se comporte comme un honnête homme, qui écrit avec le cœur.

En préambule, la sémantique de l’humour

Même si la signification du mot humour n’est pas donnée dès le début du livre, il est utile de la rappeler car peu de lecteurs la connaissent.

Au moyen-âge, la médecine désignait les quatre humeurs (sang, flegme, bile jaune, et astrabile ou bile noire) qui influençaient le caractère d’une personne. Au 17ème siècle, ce terme prit, pour les anglais, le sens de tempérament enjoué, de gaité. L’humeur devint alors l’humour.

Les humours

D’abord, Chiflet répertorie les mécanismes de levier de cette forme d’expression et ils sont légion.

Par exemple, le calembour est « un jeu de mots spontanés fondé sur l’homonymie ou l’homophonie ». Le burlesque est « la rupture fantaisiste du ton employé auparavant, discordance entre le fond et la forme, contraste complet entre deux personnages ». Il décrit aussi le rire, la caricature, le canular, les jeux de mots …

Et puis, l’auteur aborde les types d’humour, si tant est qu’ils puissent être mis en case.

Pour le philosophe Gérard Rabinovitch, l’humour juif est « un acte de l’autodérision du côté de la vie en prenant acte de la discordance inéluctable entre les idéaux proclamés et la réalité observée ». Pour Rabinovitch encore, l’humour anglais serait plutôt un humour d’aristocrates, d’«insider », alors que l’humour juif serait un humour du peuple, d’« outsider ».

Jean-Loup Chiflet a conscience que l’humour noir « consiste à évoquer avec détachement, voire avec amusement, les choses les plus horribles et les plus noires ».

Parmi les hommages de Chiflet, un s’adresse aux auteurs de manuels scolaires et autres almanachs, grands pourvoyeurs d’humour involontaire. En fait, il qualifie ce genre de suranné et désopilant. Un exemple parmi d’autres. « Damos, le chasseur (gaulois) rapide revient de la chasse. Il est grand et fort. Il est allé dans la forêt, où vivent des animaux sauvages : les aurochs, grands bœufs au front bombé ; les ours, les élans. Damos a réussi à tuer un daim ».

Un large éventail d’humoristes connus

Dictionnaire amoureux de l’humour est aussi une bible, tant la palette d’humoristes cités est variée. Ce dictionnaire a aussi, en commun avec le nouveau testament, l’art de la métaphore.

Jean-Loup Chiflet passe en revue les humoristes depuis le 16ème siècle et les humoristes oubliés ou non. Ainsi, Clément Marot s’attira, par son humour, les faveurs de François 1er, ce qui évita à ce sympathisant de la Réforme les affres du bûcher. L’auteur donne un éclairage nouveau à Rabelais, « ce maître incontesté de la fantaisie verbale ». Chiflet nous dit qu’il est le père des premières contrepèteries (la femme folle à la messe) et l’inventeur d’une multitude de mots drôles.

Dans son dictionnaire, Chiflet rappelle le souvenir d’humoristes qui ont été connus, mais qui, pour des raisons diverses, ne sont pas passés à la postérité. Il ressort ainsi de l’oubli Zouc, René de Obaldia, Pierre Etaix, Bourvil, Pierre Dac, Raymond Devos, Robert Dhéry, Jean Yanne…

D’autres humoristes sont encore présents dans la mémoire collective, ou présents tout simplement. Personne n’a oublié Louis de Funès et Coluche. Le Splendid, Laurent Gerra ou Valérie Lemercier agrémentent encore notre quotidien.

Et méconnus

Ce sont les humoristes non identifiés. Dans Dictionnaire amoureux de l’humour, Jean-Loup Chiflet traque alors l’humour de façon surprenante et déroutante.  

C’est le cas d’Erik Satie, un musicien qui haïssait la musique et le conservatoire. Il fit montre d’un humour tout au long de sa vie. Il se présentait en disant : « Quand j’étais petit, je m’appelais Erik Satie, comme tout le monde ».

Mais aussi de Georges Perec, pas du genre à pratiquer le comique troupier. Partisan de l’humour délicat, il avait aussi la modestie teintée d’humour des gens brillants. « J’ai longtemps été persuadé que je n’arriverai pas à être écrivain parce que je préférais Agatha Christie à Faulkner, Jules Verne à Martin du Gard, Gaston Leroux à Saint-Exupéry ».

Né en Ukraine, Gogol est reconnu comme l’un des plus grands romanciers du 19ème siècle. Jean-Loup Chiflet le cite dans son dictionnaire amoureux de l’humour car il considère qu’il avait le génie de la satire. « Il excellait à découvrir le côté ridicule des événements et des personnages le plus communs, déformant les situations et les physionomies ».

Du courage

Jean-Loup Chiflet n’en a pas manqué pour valoriser des styles de théâtre ou des humoristes stigmatisés.

Par exemple, il défend le théâtre de boulevard, « identifié comme un sous-genre de la comédie, qui n’aurait ni sa profondeur ni son ambition morale…». L’auteur rappelle aux pédants la qualité des pièces de Tristan Bernard et Georges Feydeau. Et de celles d’Eugène Labiche, qui a perfectionné le genre avec brio.

Jean-Loup Chiflet ose parler de Darry Cowl dans son Dictionnaire amoureux de l’humour. Cet excellent musicien accompagna à ses débuts des vedettes comme Bourvil. Et pourquoi un tel soutien ? « André Darricau, ou plutôt Darry Cowl, grand zozoteur devant l’Éternel, est l’un des comiques qui, lorsque j’étais adolescent, me faisaient de loin le plus rire ».

L’apothéose de son audace s’adresse à Frédéric Dard dit San-Antonio, même s’il est de bon ton de trouver à ce dernier des qualités littéraires à titre posthume. «…on touche au grand, au sublime, au convulsif, au contagieux…(c’)est un prodigieux hymne à la dérision, au rire, à la joie de vivre et à la connerie humaine, tous confondus ».

Et un panthéon en guise de fin

Le panthéon est le temple grec de tous les dieux. Pour les français, il est ce monument parisien où reposent les personnages illustres qui ont servi la patrie. Ce mot est choisi à bon escient car il rend compte de l’importance des humoristes dans la vie de Jean-Loup Chiflet.

En effet, ce dernier chapitre est un syncrétisme de phrases humoristiques et de leurs auteurs (connus et anonymes), sous la forme d’un abécédaire. Prenons un exemple (d’humour noir) à la lettre M, et au mot mort. « La mort ? Pourvu que j’arrive jusque-là ». Jean Paulhan.

On partage le plaisir qu’a pris Jean-Loup Chiflet à écrire ce livre, en dépit d’un travail colossal. Il parle d’humour avec subtilité en évitant les écueils de la facilité. Ainsi, la meilleure preuve que le Dictionnaire amoureux de l’humour est une réussite, c’est qu’il est drôle. Pari tenu.  

Dictionnaire amoureux de l’humour de Jean-Loup Chiflet. Éditions Plon, 717 pages, 13 €.

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