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Ilya Kaminsky : « Ce serait déshonorer les victimes de la guerre de décrire leurs jours comme une condamnation »

Ilya Kaminsky : « Ce serait déshonorer les victimes de la guerre de décrire leurs jours comme une condamnation »

09 novembre 2022 | PAR Yaël Hirsch

Né à Odessa et vivant aux États-Unis depuis ses 16 ans, le poète Ilya Kaminsky, auteur de On danse à Odessa (Éd. Le Sabord) et La République sourde (Éd. Christian Bourgeois), sera à Paris du 23 au 28 novembre. En tant que parrain du Festival Un Week-end à l’est, consacré cette année à l’Ukraine, il ouvrira le festival le 23 novembre à 18h aux Beaux-Arts de Paris avec Andreï Kourkov. Il rencontrera également la photographe Yelena Yemchuk à la Librairie Polonaise le 26 novembre à 17h. Il a répondu à certaines de nos questions sur le rôle de la poésie et du poète en des temps de détresse.

Avez-vous souvent été parrain de festivals ? Comment vivez-vous ce rôle ?

Avec gratitude, et j’espère que cela va conduire le public à lire plus d’œuvres de poètes d’Europe de l’Est. Ou juste à lire plus de poèmes ! Nous avons bien besoin d’un peu plus de poésie dans nos vies.

Vous étiez à Odessa il y a peu de temps. Malgré tout, danse-t-on toujours à Odessa ?

Oui, j’ai volé jusqu’en Moldavie et j’ai été conduit jusqu’à Odessa car les avions n’arrivent plus en Ukraine. Mon oncle et ma tante qui ont plus de 80 ans y vivent toujours et habitent à un pâté de maisons d’un immeuble bombardé. Mais à chaque fois que je leur suggère qu’il est temps de partir, ma tante me demande pourquoi je suis si maigre et si je mange assez. Et mon oncle dit que ma tante est professeure de musique à Odessa depuis 40 ans et qu’elle connaît la moitié de la ville, sans jamais reconnaitre que la moitié de la ville est partie et a été remplacée par des sacs de sable et des dispositifs anti-missiles. Ils ont vécu toute leur vie à Odessa et comptent y rester.
Comment était-ce ? C’était l’été, tout le monde était dans les rues, mangeait dans des restaurants… Odessa est fidèle à sa réputation joviale de ville de fête depuis le temps de l’URSS. Ces jours-ci, toutes les 3 ou 4 heures, on entend des sirènes d’alerte à la bombe, ce qui n’empêche pas les gens de trinquer dans les restaurants, aussi surréaliste que cela paraisse.
Mais si on y pense cette attitude n’est pas si surprenante : quand la guerre a commencé, j’écrivais à la famille et aux amis pour demander ce que je pouvais faire et comment je pouvais aider. Un de mes amis journalistes m’a répondu : « Poutine va et vient, si tu veux nous aider, envoie-nous des poèmes et des essais : nous créons un magazine littéraire.» Tout ceci au milieu de la guerre !

Vous avez quitté l’Ukraine à 16 ans avec votre famille, pourquoi ?

C’était une période de pauvreté et de chaos social, avec une montée de l’antisémitisme. Nous avons demandé l’asile à l’ambassade américaine, il nous a été accordé. Nous avons fait nos valises et nous sommes partis.

Comment avez-vous choisi d’écrire en anglais ?

Quand nous sommes arrivés dans ce pays, j’avais 16 ans. Nous nous sommes installés à Rochester, dans l’État de New York. La question d’écrire de la poésie en anglais était étrange parce qu’aucun de nous ne parlait la langue. Nous connaissions à peine l’alphabet. Mais arriver à Rochester a été un coup de chance, une sorte de cadeau magique : celui de rejoindre une colonie de poètes. Pourquoi l’anglais et non le russe ? Mon père est mort en 1994, un an après notre arrivée aux États-Unis. J’ai tout de suite compris que je ne pourrai pas écrire sur sa mort en langue russe. J’ai choisi l’anglais parce que personne ne connaissait cette langue dans ma famille et que personne ne pouvait me lire. Moi-même je ne connaissais pas la langue et je me suis avancé dans une réalité parallèle, d’une liberté et d’une beauté folle. Et cela fonctionne toujours ainsi pour moi.
Quant à ce qui change pour un poète qui écrit dans une langue étrangère : même la forme de mon visage a changé quand j’ai commencé à vivre dans la langue anglaise. Mais écrire dans une langue qui n’est pas la sienne est un sort partagé par beaucoup de gens : nous vivons dans une époque de migrations, où de nombreuses personnes ont quitté leurs maisons à cause des guerres ou des désastres environnementaux. Ce qui est important pour un poète qui écrit dans une autre langue que sa langue maternelle, ce sont ces petits larcins entre langues, ces angles étranges avec lesquels on peut regarder d’autres littératures, les moments inclinés du verbe, les singularités et leur musique…
Après tout le lyrisme lui-même est un phénomène étrange au cœur de la langue. Aucun grand poète lyrique ne s’exprime réellement dans la langue de son temps. L’écriture d’Emily Dickinson ne respectait pas complètement la grammaire anglaise, mais dégageait plutôt une musique inclinée vers une perception fragmentaire. César Vallejo plaçait les trois points au milieu de la ligne, comme si le langage lui-même ne suffisait pas, comme si la voix du poète devait effectuer un saut d’une image à l’autre et faire – pour utiliser le mot de T. S. Eliot – « un raid sur l’inarticulé ». La poétesse contemporaine, M. NourbeSe Philip, a créé sa propre musique depuis le langage de la puissance coloniale. Et Paul Celan a écrit à sa femme, pendant sa brève visite en Allemagne, depuis son exil en France : « La langue dans laquelle j’écris mes poèmes n’a rien à voir avec celle dans laquelle les gens s’expriment ici. » Mais je dois ajouter à cela que je déteste être mis dans la souricière du « poète juif d’Europe de l’Est » ou du « poète immigré » ou même du « poète américain ».  Je suis un être humain et c’est une chose merveilleuse.

Vous êtes également traducteur. Comment la traduction nourrit-elle votre propre écriture ?

La traduction est une éducation pour le poète. C’est la lecture la plus rapprochée possible d’un texte et qui ouvre des portes à l’intérieur et vous montre comment le poème ne délivre pas que de l’information. Son contenu dépend de la manière dont il bouge, comment ses lignes se brisent, de sa syntaxe et dans ce qu’il ne dit pas, dans le choix de mettre un point final ou pas à la fin d’un vers, dans la décision d’avoir un rythme intérieur ou pas, dans la décision de faire des allitérations, des assonances, des répétitions. Bien sûr, cela résonne aussi dans une culture plus large, au cœur de clashs entre plusieurs cultures, dans ce qui survit si le texte voyage d’une culture à l’autre. Cela vous apprend des choses sur votre propre langue, sur la langue nouvelle de réception, sur les limites, sur la manière d’organiser des silences avec la bouche. Et par-dessus tout, c’est une leçon de puissance poétique : cela montre que le poème ne parle pas d’un événement : c’*EST* un événement.

Il y a une longue tradition d’écrivains et de poètes d’Europe de l’Est qui ont dû s’exiler pour des raisons politiques : vous inscrivez-vous dans cette tradition ?

La guerre est déclarée depuis longtemps et semble ne jamais finir sous une forme ou sous une autre. L’exil et les migrations en résultent, et l’on peut penser aux destins tragiques des poètes juifs, ukrainiens, russes, assassinés : Marina Tsvetaieva, Léon Chestov, Ossip Mandelstam ou Isaac Babel. On peut aussi penser aux sorts de Bruno Schultz et de Paul Celan. Dans l’histoire littéraire comme on la documente à l’Ouest, ces auteurs sont devenus des mythes, des martyres. Et peut-être qu’ils l’étaient, par leurs vies héroïques et par les grands livres qu’ils nous laissent. Mais ils étaient aussi des êtres humains qui auraient été de grands auteurs indépendamment de la situation et des régimes politiques. Leur langage était étrange et bouleversant du point de vue des émotions humaines : leurs images et leurs musiques atteignaient le niveau du sortilège (pour reprendre un mot de T. S. Eliot), qui communique avant même d’être compris. Est-ce que l’exil a quelque chose à voir avec cette écriture magnétique ? Oui et non. Non, parce que je n’aime pas qu’on mythifie de vraies gens : cela minimise les ennuis qu’ils ont eus au quotidien ainsi que leur relation au langage, faisant presque oublier qu’ils écrivaient avant que la crise ne les frappe et qu’ils doivent quitter leur patrie. Mais la réponse est évidemment aussi oui. Pourquoi ? Parce que l’exil et la migration apportent une certaine clarté aux choses. On se retrouve debout, nu au sens métaphysique du terme, avec un langage étranger autour de soi et on nomme les choses pour la première fois dans une langue qui n’est pas la nôtre. Quelque chose d’essentiel remonte et avec cela, peut-être une certaine musique nouvelle. Quant à moi, je ne peux pas juger mes livres.
On ne m’a donné qu’une vie et le mieux que j’aie à faire c’est de la vivre. Mais si je dois parler de mon écriture, il est certain qu’elle porte la trace de l’Histoire. Le recueil La République sourde est une histoire en vers sur un pays occupé, où lors d’une réunion publique, un soldat d’occupation tire sur un jeune homme sourd. Et en réponse à ce meurtre, la communauté décide de protester en refusant d’entendre les autorités. Ils inventent un langage des signes que les autorités ne comprennent pas. C’est une fable publiée en 2018, mais qui comporte des éléments si réels qu’ils résonnent avec ce qu’il se passe maintenant.

Vous avez cofondé « Poets for peace ». Pour reprendre le titre de la conférence de 1946 de Martin Heidegger : quel est le rôle des poètes en temps de détresse ?

Laissez-moi vous raconter une histoire : quand la guerre a commencé et que Kiev était sous les bombes, un ami m’a écrit pour me décrire comment il passait ses nuits dans les stations de métro – qui ont été utilisées comme abris anti-bombes – à réciter des poèmes dans d’autres langues, juste pour continuer à vivre. À l’Ouest, les critiques demandent souvent quelle est l’importance de la poésie, et la seule question valable est : est-ce que ces critiques ont de l’importance ? Si une personne se cache sous terre, dans sa ville bombardée, pour réciter des poèmes comme outils de survie, pour apporter un peu de douceur à ces jours terribles, il est évident que la poésie compte. Et aujourd’hui elle est plus nécessaire que jamais, non pas parce qu’elle est belle ou branchée mais parce qu’elle permet d’exprimer les moments les plus impossibles : cela laisse un trou, une fente pour l’air de nos poumons. Quand nous n’avons plus rien d’autre, nous pouvons nous appuyer sur une poignée de mots restés dans notre mémoire, un air, et c’est peut-être tout ce que nous avons pour survivre, même si nous ne le savons pas encore. Mais si vous avez de la chance, c’est là, gardez en sécurité cette musique verbale. Retenez des vers par cœur si vous pouvez. Vous en aurez peut-être besoin un jour, que la guerre ait lieu ou non. Face au mur blanc de la crise, tout le monde a besoin d’une musique, d’un air, d’un baume.

Vous citez Dieu dans plusieurs poèmes, quelle est son importance ?

Vous m’avez posé la question de la traduction : peut-on traduire de la poésie dans une autre langue ? Finalement tout est perdu : la musique, le sens culturel. Comment est-ce possible ? C’est impossible et pourtant nous le faisons. Parce que c’est indispensable dans nos vies. Et ceci est une métaphore de la foi. Ma relation à ceci est pleine d’audace, d’espoir et de complications ; la meilleure façon d’en parler est de citer quelques lignes de La République sourde : « Au procès de Dieu, nous demanderons : pourquoi as-tu permis tout ceci ? Et la réponse sera un écho : pourquoi as-tu permis tout ceci ? »
En ce qui concerne la religion, c’est tout autre chose, au XXIe siècle malheureusement, il est devenu clair qu’elle est une corporation. Et je n’ai pas envie de soutenir une autre corporation.

Sur votre compte twitter, on trouve épinglée cette citation de Audre Lorde : « S’il ne peuvent aimer et résister en même temps, ils ne survivront probablement pas (…) C’est ce que les mères enseignent : l’amour, la survie. »

Nous avons commencé cette conversation avec votre question sur ce que j’ai vu de la guerre. Et je vous ai dit que ma tante répondait : « Pourquoi tu ne manges pas ton repas ? » Et mon oncle parlait de sa musique à elle. À l’Ouest, on pense que les Ukrainiens vivent sur une sorte de mont Olympe à observer la tragédie comme si elle avait lieu ailleurs, dans des terres exotiques où tout est toujours terreur, terreur, terreur.
Et oui, ce qui arrive en Ukraine en ce moment est terrifiant, mais en même temps les gens continuent de se marier, d’avoir des enfants, ils peuvent encore demander à leurs invités s’ils veulent plus de nourriture et ils jouent encore de la musique. Ce serait déshonorer les victimes de la guerre, de décrire leurs jours comme une triple condamnation. Ce serait faire déshonneur à leur bravoure, à leur refus de la condamnation malgré ce que l’histoire leur fait. Leurs jours sont pleins d’amour, de refus de la condamnation malgré ce que l’histoire leur fait. Il est important que nous nous en souvenions. C’est une leçon sur la manière dont nous devrions passer nos jours et honorer l’humain en chacun de nous.

Visuel : © DR

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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