Essais

Barbara Cassin interroge la fonction « performative » du langage

Barbara Cassin interroge la fonction « performative » du langage

06 juin 2019 | PAR La Rédaction

Dans son dernier essai, Quand dire, c’est vraiment faire, Barbara Cassin pose un regard passionnant sur les nouveaux usages du langage dans une perspective historique.

Par Cyril Marchan

A l’origine de la post-vérité et des populismes, il y a une dérive des mots. Un détournement de la parole qui sert à agir plutôt qu’à dire ce qui est vrai. C’est du moins la critique que formule la philosophie contemporaine au « sophisme », qu’elle désigne comme un artefact, c’est-à-dire le produit d’un raisonnement erroné ou sans solidité. Dans les travaux des premiers philosophes sophistes (Protagoras, Gorgias, Antiphon…), le terme désignait pourtant une doctrine alternative à la pensée de Platon et Aristote. Cette doctrine ne visait pas la découverte de la vérité, et ne prétendait pas faire de la sagesse une vertu du raisonnement. Les sophistes enseignaient seulement la fonction rhétorique du discours. Et révélaient ainsi la force du langage, qui permet à la parole d’agir sur les choses et de faire advenir une réalité par les mots.

Voilà ce que désigne la fonction « performative » du langage. Cette histoire, Barbara Cassin en remonte le fil pour nous en proposer une autre lecture. Le pouvoir des mots avait peut-être été révélé par les sophistes avant d’être théorisé ensuite par John L. Austin. Mais il existe des liens que l’on ne soupçonne pas avec l’Antiquité et le monde de Donald Trump. De la période des grands récits homériques à celle du storrytelling et des fake news, il y a une histoire commune qu’il faut découvrir pour comprendre ce que le discours produit, et comment il le produit.

Passant en revue les premiers usages illocutoires du langage, chez Homère d’abord, puis dans le Poème de Gorgias, Barbara Cassin montre comment l’acte de langage atteint sa première dimension politique. Aux discussions théoriques succèdent alors les illustrations contemporaines les plus éclairantes de ce qui fait performance. La philosophe nous emmène en Afrique du Sud au milieu des années 1990, au sortir de l’apartheid. L’archevêque Desmond Tutu est appelé à présider la Commission Vérité et Réconciliation, et comprend que les mots sont sa seule chance. Tutu l’affirme : le langage « fait des choses », le discours est un acte politique, et la vérité une valeur cardinale capable de réconcilier un peuple à l’échelle d’un pays.

Homère, Gorgias et Tutu, ce sont trois moments de l’histoire du performatif, trois mondes que l’on a l’habitude de considérer comme hétérogènes : la poésie, la rhétorique et la politique. Barbara Cassin les réunit autour d’une même problématique : quand on fait des choses avec les mots, que fait-on de la vérité ?

C’est là que la démonstration est originale : la vérité est un biais qu’il faut déconstruire pour comprendre ce que font vraiment les mots. Nous sommes entrés dans l’ère du storytelling, celle qui par définition succède à l’ère des grands récits. De la même façon, le storrytelling est une mise en récit qui rassure et offre une alternative à la complexité. Que faut-il en déduire ? Qu’avec le storrytelling, c’est le mensonge qui s’impose en vérité, qu’il soit crédible ou non, et qu’il s’impose à tous par l’autorité de son locuteur. Donald Trump croit à la post-vérité, et cette auto-implication fait que nous y croyons. Voilà la recette du populisme qui suffit à accaparer le pouvoir des mots. Mais le règne triomphant de la communication sur la parole peut-il renier notre capacité à nous émanciper par les mots ?

La libération de la parole n’a jamais parue si nécessaire, et les fractures sociales, auxquelles s’ajoutent les fractures linguistiques, si vives. C’est là que Barbara Cassin explique ce que « parler » peut vraiment dire. Pour revenir aux grands récits sans tomber dans le storrytelling, et pour parer le piège de la post-vérité, il faut, selon elle, revendiquer le relativisme. Réinventer la postmodernité et conquérir de nouveaux imaginaires par l’alliage de la poésie, la littérature, la philosophie, l’histoire et la politique. Ce sont les humanités qui sauvent l’intelligence et la subtilité de l’obscurantisme dans lequel nous plonge « l’hypermorale de la Vérité et du Bien » traditionnellement admise dans la philosophie platonicienne, et toujours ancrée en philosophie contemporaine.

Barbara Cassin, Quand dire, c’est vraiment faire, Fayard, coll. « ouvertures », 2018, 256 p., 19€

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