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Emmanuelle Pireyre était au festival EXTRA! pour nous parler de « Chimère »

Emmanuelle Pireyre était au festival EXTRA! pour nous parler de « Chimère »

13 septembre 2019 | PAR Chloé Coppalle

Dans le cadre de la rentrée littéraire, la Bibliothèque principale d’information (Bpi) organise tous les ans le festival EXTRA !. Ce jeudi 12 septembre, Henri Guette, rédacteur au magasine Transfuge, a invité Emmanuelle Pireyre pour la rencontre « l’Europe des Chimères », autour des enjeux de la création contemporaine.

Chimère est un roman d’Emmanuelle Pireyre, publié le 22 août 2019 aux Editions de l’Olivier. Il raconte l’histoire d’une écrivaine, elle même, qui reçoit à la demande du journal Libération d’écrire une tribune sur un sujet qui l’intéresse. Elle choisit alors les OGM et part le biais de contacts, rencontre Tatiana, à Newcastle, une scientifique qui travaille sur des expérimentations autour des chimères et des mutations génétiques. Parallèlement, le lecteure suit 12 citoyens tirés au sort pour se réunir autour de la question du « Temps libre » en France. Se rencontrent alors Ingrid, candidate à Koh Lanta, Zacharie, employé d’Amazone, ou encore Wendy, femme du voyage voulant venir en aide aux gadjés. Lors de cette rencontre, l’auteure nous parle les coulisses de son ouvrage.

Le journalisme d’auteur existe-il ?

L’histoire de l’ouvrage commence en 2013 par un appel de Libération, proposant à Emmanuelle Pireyre décrire une tribune du journal sur un sujet l’intéressant. Au début réticente, l’auteure accepte, et propose de travailler sur les OGM. Elle explique alors effectuer des recherches, surtout sur Internet, de sources à la fois scientifiques et populaires, notamment pour créer des modes de paroles. Ce fut le cas par exemple pour le personnage de Wendy, femme appartenant aux gens du voyage. Mais même si l’auteure a besoin de sources documentaires pour imaginer des visions du monde, c’est le recours au discours indirecte libre, porté a travers sa propre voix, qui lie ces différentes logiques, en tissant une texture du réel dans le livre. D’ailleurs, malgré un travail de documentation approfondi, elle explique ne jamais garder les choses telles qu’elles le sont, d’où l’intervention de l’imagination pour organiser ces différents discours, et les construire dans un récit.

Deuxièmement, le livre est traversé par une rencontre avec le biologiste Jacques Testart, qui participa à la naissance du premier bébé éprouvette en France en 1982, Amandine, peu après la Grande Bretagne. L’écrivaine a introduit le scientifique car il pense que les citoyens peuvent trouver des réponses aux enjeux contemporains, à conditions qu’ils acceptent d’être formés, et qu’on les écoute. Une quinzaine de citoyens tirés au sort se regrouperaient et parleraient des sujets d’actualité. Trouvant ce projet intéressant pour la fiction, elle l’intégra à sa narration car il permet de regrouper des personnages qui n’ont rien à voir entre eux, et de les faire évoluer ensemble. Dans les coulisses de son écriture, Emmanuelle Pireyre raconte même lui avoir envoyer un mail pour le prévenir d’un dialogue présent avec elle dans son ouvrage. Ce dernier lit le livre et lui aurait même proposé une autre fin !

Enfin, retour sur le personnage de Wendy : l’auteure raconte avoir toujours été excitée par les personnes laissées de côté, et aime imaginer que ce seraient eux qui trouveraient des solutions. Ce cas de figure s’est matérialisé avec les gens du voyage car ils vivent à échelle européenne : sans frontières, ils ne sont rattachés à aucuns pays etc. En continuant ces recherches, elle découvre qu’à l’inverse, des préjugés existent aussi dans l’autre sens : eux nous trouveraient sales, méchants, etc, donc il était intéressant de penser le personnage de Wendy en inversant les valeurs : blonde aux yeux bleu, elle fut un peu imaginée comme une sorte d’ange qui veut veiller sur nous.

Des réticences actuelles poussées à l’extrême, et la construction du récit

Mais n’oublions pas que le livre s’intitule Chimère, évoquant les expérimentations sur le génome qui créent des animaux à deux ADN. En France, ces expérimentations ne sont autorisées qu’avec des animaux, et non entre l’animal et l’homme, ce qui est pourtant autorisé en Grande Bretagne depuis 2007 pour des recherches in vitro sur les cellules souches. Dans la réalité, une expérimentation de chimère homme-chien ne peut aboutir comme dans le livre, car on ne peut la laisser vivre plus de quatorze jours, après, on est obligé de l’éliminer, loin du personnage de Tatiana qui fait grandir les cellules souches à l’extrême pour inséminer les chiennes du quartier. Ici, l’expérimentation va plus loin avec le personnage d’Alistair, conçu par Tatiana et envoyé comme cadeau de Noël à son amie Brigitte, car dans Chimère, ce dernier grandit.

Lors de cette rencontre, Emmanuelle Pireyre revient sur les premières réactions face à l’idée de créer des cellules souches entre des génomes d’hommes et d’animaux, car au début, tout cela était perçu comme complètement irréel et démentiel, alors qu’aujourd’hui, on repense la question par rapport à ce que ces expériences pourraient apporter, notamment pour la question des maladies. Pourtant, l’auteure souligne que la question fait toujours peur, malgré qu’on soit quand même obligé de l’accepter car ce sont des démarches scientifiques.

Le mélange des formes comme aboutissement de l’écriture

En parallèle de l’écriture, l’écrivaine réalise des performances, c’est-à-dire des séquences filmées où elle met en scène des passages du livre. Lors du festival, nous avons eu la chance de découvrir plusieurs scènes réalisées : l’ouverture du roman, une au centre de l’intrigue et l’autre à la fin. Elle explique que cette transposition apporte une prise de recul sur l’écriture, en illustrant son propos par les personnages des hommes-chiens : faire jouer ces scènes donne vie à une forme qui n’existe que par les mots, et crée des allers-retours entre le concret et l’abstrait, comme une sorte mise en contexte de la littérature.

En somme, Chimère est un livre qui fait écho à de nombreux problèmes d’aujourd’hui, et, en les poussant à l’extrême nous incite à réfléchir dessus. Une enquête drôle, aboutie et très bien écrite !

 

Le festival Extra a lieu jusqu’au 15 septembre au Centre Pompidou. Tout le programme est ici.


Visuel : couverture, PIREYRE Emmanuelle, Chimère, Paris, Éditions de l’Olivier, 2019

Visuel en galerie : affiche du festival

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Chloé Coppalle

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