Cinema

Au 25e Étrange Festival, les frères Quay présentent leur nouveau court, et « Institut Benjamenta » avant sa ressortie

Au 25e Étrange Festival, les frères Quay présentent leur nouveau court, et « Institut Benjamenta » avant sa ressortie

13 septembre 2019 | PAR Geoffrey Nabavian

Parmi les séances spéciales en formes d’hommages proposées par cette vingt-cinquième édition du passionnant festival, celle offerte aux indispensables frères Quay a su naviguer entre l’ancien et le nouveau, entre la rêverie expérimentale et les marionnettes, et mêler les deux.

Stephen et Timothy Quay ont un parcours singulier : remarqués, en France, lors des sorties de leurs longs-métrages joués par des acteurs de chair et d’os (Institut Benjamenta en 2000, L’Accordeur de tremblements de terre en 2006), ils restent par ailleurs très réputés pour leurs courts-métrages d’animation, où des marionnettes muettes à la fois fascinantes et inquiétantes se meuvent, avec pour les envelopper des nappes musicales un peu stridentes et des images distordues. Edités en France par ED Distribution, ces courts n’en finissent pas de fasciner les aficionados d’animation étrange : parmi les plus célèbres, on peut citer La Rue des crocodiles ou la suite des Stille Nacht. Pour ces titres, et pour bien d’autres (les oeuvres de Bill Plympton, mais aussi de Phil Mulloy, Shane Carruth ou encore Sogo Ishii, sans oublier Guy Maddin), le travail d’ED Distribution est à saluer amplement.

The doll’s breath, court-métrage fascinant

Lors de la 25e édition de l’Etrange Festival, à Paris, au Forum des Images, une séance exceptionnelle a pu donner à découvrir leur dernier court-métrage, The doll’s breath. Un film court produit par Christopher Nolan, très fan…  Une oeuvre d’une vingtaine de minutes, muette, dans laquelle s’active une marionnette figurant un homme, au sein d’un décor de grande maison ancienne. Un homme, donc, qui crée une réplique artificielle de sa femme, alors que celle-ci – également figurée par une marionnette muette – est encore vivante… Guetté par un étrange personnage à la tête biscornue, et par d’autres curieux êtres, ce protagoniste principal finit enfermé dans sa folie.

Adapté d’un texte de l’auteur Felisberto Hernandez, ce court-métrage offre d’abord peu de points d’ancrage où s’accrocher : sa musique répétitive (mais belle), ses images à la netteté relative (effet voulu) et son scénario non linéaire en font un objet expérimental pointu. Et puis, tout à coup, au détour d’un plan, un détail accroche l’attention, profondément : les yeux des poupées qui s’activent, profonds et quasi porteurs d’émotions humaines.

Ce sont ces organes chargés d’émotions qui peuvent apparaître comme les premiers vecteurs de sensations, en un tel film. Ils confèrent une telle chair aux marionnettes qui dansent leur ballet à l’écran que celles-ci apparaissent tout à coup proches, vraies, humaines, et donc menacées par le monde déroulé par les images. Et partant, en danger du fait de leurs propres pulsions…

Ainsi, alors que le court avance, on est tour à tour frappé par une pause dans la musique, ou un changement brutal de décor… Cette chair et ces émotions humaines, insérées dans cet univers très expérimental, amènent à se passionner – malgré quelques décrochages – pour ces figures étranges auxquelles les frères Quay donnent vie.

Institut Benjamenta, pépite de l’étrange

Cette édition 2019 de l’Étrange Festival a permis aux spectateurs avides de pépites expérimentales de se confronter à nouveau à l’un des grands titres du genre, également signé par les Quay, en Grande-Bretagne : le film Institut Benjamenta ou Ce rêve qu’on appelle la vie humaine, sorti en France précédemment en 2000. Une oeuvre qu’ED Distribution ressortira en salles fin 2019… Adaptée de textes de Robert Walser, cette production indépendante en noir et blanc conserve, vingt ans après sa révélation, un caractère ultra expérimental, et une forte charge esthétique. On y suit le personnage de Jakob von Gunten (joué par Mark Rylance), jeune homme fade et cintré qui débarque dans une vieille maison exiguë, avec quelques pièces interdites, quelques portes secrètes, des jardins intérieurs, une masse de vieux objets en son sein, et pas mal de poussière sur ses tables : un institut de formation pour les domestiques. A sa tête, un homme grincheux et boiteux (Gottfried John, comédien allemand qui travailla beaucoup avec R.W. Fassbinder), et surtout sa femme, Lisa Benjamenta (jouée par Alice Krige).

Si les leçons prodiguées, à base de maximes prônant le caractère soumis que doivent avoir les domestiques, et de chorégraphies prenant un tour étrange, deviennent le lot quotidien de Jakob, le héros, c’est la personnalité de Lisa qui va au final, bien sûr, le fasciner. Et la bâtisse, assez misérable, renferme en fait une atmosphère délétère, qui va apporter à tous une sorte de sentiment d’abandon, et de vanité des choses…

Assez lent, sans clé claire, traversé par des surimpressions et de curieuses vues sur des décors pas communs, cette oeuvre peut aisément dérouter. Il faut accepter de s’y perdre, dans un premier temps, avec son protagoniste principal. En guise de récompense, on y glane des traits d’humour, un beau parcours aux côtés des personnages (Alice Krige s’y révèle secrètement intense, et Gottfried John, très bon performer), et quelques séquences à la beauté vraiment entêtante. Un film qui reste, vingt ans après, une traversée très originale à vivre en tout cas.

Toutes les séances à voir au 25e Etrange Festival ici

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Visuels : les frères Quay à l’Etrange Festival © Geoffrey Nabavian

photos d’Institut Benjamenta © ED Distribution

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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