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« Baume du tigre », un premier album prometteur

« Baume du tigre », un premier album prometteur

13 août 2020 | PAR Laetitia Larralde

Lucie Quéméner nous offre une saga familiale sur fond d’immigration asiatique avec son roman graphique Baume du tigre. Une histoire délicate avec malgré tout quelques faiblesses.

Dans une maison isolée en bord de mer vivent trois générations dominées par un patriarche tyrannique. D’origine asiatique, probablement chinoise, certains sont nés en France, d’autres ont immigré avec leur famille, et d’autres sont venus seuls. Mais les quatre sœurs de la jeune génération ont du mal à accepter la vie que leur impose leur grand-père. Edda, l’aînée, veut faire des études de médecine et non travailler dans le restaurant familial. Afin de pouvoir vivre sa vie comme elle l’entend, elle quitte la maison, entraînant deux de ses sœurs vers la capitale et une vie plus précaire, mais libre.

Cette fuite est l’occasion d’en apprendre plus sur l’histoire de leur mère et de leur grand-mère, qui ont eu toutes les deux la même pulsion que les filles. Si pour la grand-mère le projet a été étouffé, la mère s’est enfuie pour vivre avec un homme que la famille n’approuvait pas. Mais quelques années plus tard, battue, mère de trois enfants et enceinte, elle retourne dans le giron paternel. L’histoire se répète, bien que les fins soient différentes.

Baume du tigre pose la question de l’adaptation des migrants à leur pays d’adoption. Si certains comme le grand-père préconisent de laisser son pays et sa culture en arrière pour pouvoir s’intégrer plus vite, d’autres ont plus de mal à abandonner leur héritage. Et qu’en est-il des nouvelles générations nées dans un pays et élevées avec les coutumes d’un autre qu’elles ne connaissent pas ? Le personnage d’Edda montre, en associant la médecine occidentale et la médecine orientale traditionnelle transmise par sa grand-mère, que l’équilibre peut être dans la cohabitation harmonieuse des deux cultures.

Le livre aborde également le thème des liens familiaux. Outre la transmission de l’histoire et des savoirs d’une génération à l’autre, on voit ici un exemple de soutien, mais également de déséquilibre entre hommes et femmes, du sexisme bien ancré. La tradition veut que les enfants s’occupent de leurs parents à la fin de leur vie, en échange des soins que les parents leurs ont apportés au début de la leur. Cela pose la question de l’accompagnement de fin de vie, dans nos sociétés où les liens entre générations se sont distendus, où chacun vit de son côté et souvent les personnes âgées sont seules.

Baume du tigre est un bel album malgré une fin qui laisse une sensation d’inachevé par son côté un peu trop abrupt. On aurait aimé que la mort du grand-père ne constitue pas une fin mais une ouverture vers un avenir plus libre pour toutes les femmes de la maison, au lieu de les figer dans cette perte. L’histoire mériterait globalement d’être plus fouillée par endroits, de ne pas rester à la surface des évènements qu’on regarde passer de loin. Ainsi, on peine un peu à s’attacher aux personnages, malgré une base d’histoire prometteuse.

Les personnages, quant à eux, sont intéressants mais on a du mal à les différencier nettement. Les sœurs, certes inséparables, semblent ne former qu’une seule et même entité, et deux d’entre elles ont très peu d’épaisseur. On aurait aimé avoir des caractères un peu plus définis, et pour les personnages principaux un peu plus fouillés. Il faut plus qu’une envie de se couper les cheveux pour caractériser un personnage…

Le dessin au critérium est délicat, et le style graphique très personnel. On perçoit une différence entre le traitement des scènes situées dans le présent et les flashbacks par une façon moins détaillée de dessiner, comme si les souvenirs s’étaient défait du superflu pour ne conserver que l’essence du trait.

Baume du tigre est le premier album de Lucie Quéméner à la sortie de ses études en bande-dessinée, basé sur l’histoire de sa famille. S’il démontre quelques faiblesses et maladresses, on peut aisément mettre celles-ci sur le compte de la jeunesse de l’autrice, et les voir comme faisant partie de la délicatesse de l’ouvrage. Car cela reste une lecture agréable, et on a hâte de découvrir comment, forte de cette première expérience, Lucie Quéméner va pouvoir nous emporter dans sa prochaine histoire.

Baume du tigre, de Lucie Quéméner
256 pages, 23,95€, Delcourt /Mirages

Visuels : © Editions Delcourt

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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