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Stéphanie Pillonca, Justine Planchon et Cécile Martinez nous parlent de « Laissez-moi aimer »

Stéphanie Pillonca, Justine Planchon et Cécile Martinez nous parlent de « Laissez-moi aimer »

18 mai 2019 | PAR Sabrina Obadia

Le puissant documentaire Laissez-moi aimer était présenté en ouverture dans la section parallèle Cinéma + du Festival de Cannes. Nous avons rencontré la réalisatrice, Stéphanie Pillonca, Justine Planchon, productrice du film (3ème Oeil production) et la professeure de danse, Cécile Martinez.

 

Stéphanie Pillonca, comment vous est venue l’idée de ce documentaire ?

Une amie m’a invitée à un de ses spectacles mettant en scène des personnes en situation de handicap et des danseurs valides. J’ai été retournée par la beauté de ces danseurs atypiques, quelque chose m’a percutée de plein fouet. Sur scène, comme en coulisses, je découvrais des artistes. Le handicap, les corps enfermés, n’existaient plus. Sur scène, ils étaient libérés de leurs entraves. Qui met-on habituellement dans la lumière ? Les admirables, les stars, les désirables ! Alors que finalement ils sont légitimes à cette lumière-là, car ils nous ouvrent la voie vers la tolérance, l’amour et la bienveillance. En les voyant danser, se dépasser, rêver,  j’ai réalisé que je ne pouvais garder tout cela pour moi, que je devais en faire un film !

Avez-vous été surprise par vos personnages au moment du tournage ? 

Thomas, je l’ai choisi parce que je le trouvais beau sur scène. Mais au début,  je lui parlais en sur-articulant, comme s’il ne me comprenait pas alors qu’il a fait plus d’études que moi. Il est brillant, c’est un militant très engagé pour la cause homosexuelle. Au-delà de la danse, j’ai vite appris à les connaître, dans leur intimité et leur quotidien. Souvent, quand on parle du handicap, on montre des types remarquables du genre : «  Oh oui, il a traversé la Manche ! » ou «  Ah oui ! Il peint avec sa bouche ! »,  «  Elle est autiste, mais elle a ouvert quatre entreprises ! » , « elle est sourde mais elle est avocate ! ». Je voulais simplement montrer dans ce film qu’ils sont « Nous » et nous sommes « Eux ».  Ils vivent, ils s’aiment comme nous. Même si les corps sont différents, si les possibilités de se mouvoir ne sont pas les mêmes que les nôtres, même s’ils sont amoindris, ils sont « nous », dans ce truc le plus incroyable et magique qui nous réunit tous : c’est à dire l’Amour. Que tu sois gros, chauve, en situation de handicap, con ou surdoué, pauvre ou riche… il y a un truc magique dans la vie : Nous aimons tous de la même façon.  

Comment les avez-vous choisi ? 

Aurore est très belle sur scène. Elle a grandi dans un hôpital (à cause d’une maladie orpheline). C’est quelqu’un de très éprouvé physiquement mais malgré sa douleur au quotidien et sa pile au cœur, elle ne se plaint jamais ! Elle était accompagnée de Pierre, son petit ami, invalide à la suite d’un AVC . Lui, était très en colère, car il a connu une vie de valide. La danse l’a réconcilié avec lui-même, avec ce que son corps est devenu. Pierre a une virilité extraordinaire. Il est protecteur. La manière dont il prend le visage d’Aurore, la regarde, il nous montre à quel point elle est délicate. Aurore a un physique très particulier, les gens la dévisagent dans la rue. Quand elle arrive sur scène dans ces lumières bleues, elle est sculpturale et inattendue. Avec son corps singulier, elle prend toute la place sur scène. Elle vampirise tout, elle happe complètement notre œil. Tout cela sans maquillage, sans attributs, sans cheveux. 

Max et Thomas ont vécu une très belle histoire d’Amour. Max est plus jeune que Thomas, Il a passé plus de deux ans à ses cotés à le porter, à le comprendre, à l’écouter et à l’aimer. Ce sont des hommes qui s’aiment avec leur cœur, leur corps. Même s’ils ont rompus, ils se sont aimés très fort. J’ai décidé de le montrer.

La fille de du professeur de danse est exceptionnelle. Thomas, avec qui elle danse,  la connait depuis qu’elle est petite fille. C’est sa meilleure amie. C’est elle qui le soutient. Elle est si naturelle.  Elle prouve par son regard et sa bienveillance que le handicap n’est pas un danger. Le soin, l’égard, son amitié démontrent tout.

La construction de votre film a t-elle été modifiée pendant le tournage et le montage ? 

J’ai modifié la narration et les l’ordre des séquences mais les personnages et leur propos ont toujours été les mêmes. Au montage, j’ai tressé les parcours et les individus. Je savais ce que je voulais raconter mais on se laisse cueillir par l’immédiateté. Thomas devait se pacser avec Maxime et j’ai du m’adapter à leur séparation. Nous venions de quitter Thomas à Paris. Nous le retrouvons livide, il nous avoue que Max l’a quitté. Nous étions décontenancés. L’équipe me demande alors « Qu’est ce qu’on fait ? » Et bien, notre travail… Et même si cela ne raconte pas le même film ! Le grand cadeau du documentaire et en même temps le grand travers, c’est de suivre la vraie vie des gens. Même si tu pars avec une idée en tête, et que tu as déjà construit une trame, tout peut basculer. Tu dois donc te renouveler, faire confiance et transformer tes désirs, générer d’autres émotions. C’est bien le désir qui te fait filmer. J’avais donc le désir de filmer une histoire, mais cette histoire n’existant plus, j’ai du partir sur un autre désir. Je trouve que Thomas n’est jamais aussi fort dans le film que lorsqu’il a été quitté. Quand tu le vois après à Montréal, rayonnant, s’assumant. Quand tu le vois sur scène, se dépasser, alors qu’il a dû ne pas fermer l’œil depuis des mois parce que son cœur est déchiré… Il passe sa vie à renaître, à se renouveler et à se dépasser. 

Quel type de réalisation avez vous choisi pour parler de ce sujet ? 

J’aime les cadres serrés pour les détails ou les plans très larges pour le contemplatif. J’ai tourné avec eux pendant presque un an comme avec une caméra embarquée. Ils m’ont oublié et m’ont fait confiance. Je voulais du sensuel et de l’intime. Je voulais que l’on voit les corps en étant vraiment très près d’eux. J’ai montré les corps tordus, les reliefs, la rigidité de ceux qui sont en fauteuil. J’ai saisi ce qui était noueux. Je choisis mon début et ma fin au début du montage. Je le revisionnais le matin avec mon monteur avant de commencer une nouvelle journée. Ça nous lance sur le film. Mon compositeur écrit sur les bouts de film que je lui envoie. Et régulièrement, la chaîne vient visionner et nous accompagne.

Justine Planchon, vous êtes la productrice du film, chez 3ème Oeil production, pourquoi avez-vous choisi de produire ce film sur le handicap ? 

D’abord parce qu’il n’y avait jamais eu de film sur la danse et le handicap. Stéphanie en parlait avec tellement de cœur que j’ai été obligée de faire ce film. J’avais envie de le porter et de l’accompagner. J’ai fait ce pari sans aucun financement au départ. Ensuite nous avons eu les aides publiques et ARTE  est devenu diffuseur. C’est une de nos missions de mettre la lumière sur nos invisibles. Ce film montre que nous perdons la notion de différence. C’est un manifeste qui permet aux gens valides de se mettre à la hauteur d’un fauteuil. Cécile, le professeur de danse, dénoue des corps et des cœurs. Ce film est bouleversant. 

Quel est précisément le rôle d’un producteur sur ce type de documentaire ?

Etre productrice, c’est accompagner sa réalisatrice dans ce qu’elle a de plus profond. Je suis très impliquée tant sur le tournage que sur le montage. J’ai aidé Stéphanie à accoucher d’un magnifique bébé. J’ai été en quelque sorte la sage-femme du film. Elle a du talent et elle sait garder la bonne distance. Il a fallu trouver un ton, une narration rythmée mais pas trop et surtout ne pas tomber dans le misérabilisme. C’est la complicité de trois regards (le diffuseur, la réalisatrice et la productrice) qui a permis au film d’exister ainsi. 

Cécile Martinez, vous êtes professeure de danse, comment cette idée de faire travailler ensemble des personnes handicapées avec des personnes valides est-elle née ? 

Des personnes sont venues me voir pour que je donne des cours de danse à des enfants handicapés. J’ai rencontré ces enfants qui souhaitaient danser et je n’ai pas pu refuser. J’ai du tout adapter. J’ai vu leur corps en grande difficulté et par ailleurs je donnais des cours de danse. J’ai alors décidé de faire danser tout le monde ensemble. Par exemple, pour Thomas, j’ai d’abord identifié les mouvements qu’il pouvait faire, s’il avait assez d’abdos pour remonter, se propulser vers l’arrière et l’avant. Nous avons fait de la dentelle. J’ai vu ensuite que découvrir son corps procurait l’estime de soi. Mais je ne suis pas thérapeute. Mon travail, c’est la danse, et l’art peut tout changer. Je poursuis mon travail aujourd’hui en formant d’autres professeurs et créant des projets avec les migrants, avec des seniors qui découvrent ce dont ils sont encore capables malgré leur âge. 

Visuel : 3ème Oeil

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Sabrina Obadia

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