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Malek Bensmaïl: « L’Algérie est ma terre. Et cette terre doit se nourrir d’images » [Interview]

Malek Bensmaïl: « L’Algérie est ma terre. Et cette terre doit se nourrir d’images » [Interview]

05 avril 2018 | PAR Donia Ismail

Soixante ans plus tard, ce film résonne toujours avec le même aplomb du côté algérien comme du côté français. La Bataille d’Alger de l’italien Gilles Pontecorvo fait l’effet d’une bombe à sa sortie en 1966, si bien qu’il rafle le Lion d’Or à la Mostra de Venise. L’un des maîtres du documentaires, Malek Bensmaïl, a décidé d’y consacrer un documentaire, La Bataille d’Alger, un film dans l’Histoire. Il relate la folle histoire du long-métrage, du cœur battant d’Alger, la Casbah, au Pentagone américain, en passant par Rome. Rencontre avec le réalisateur.

Donia Ismail: Pourquoi s’être intéressé à ce film, là tout de suite?
Malek Bensmaïl: Le désir d’un film surgit souvent à partir des autres films réalisés et d’une suite de questions qui restent posées, suspendues. Au fil de mon travail, la question de la décolonisation reste essentielle et est toujours d’actualité, presque malgré moi. L’idée de travailler sur la question des mythes me plait beaucoup. Avec ce film, j’avais envie de tenter l’expérience d’un déplacement du regard vers mon passé, mon enfance et donc vers le cinéma. Quoi de plus passionnant que de revenir sur ce film majeur, La Bataille d’Alger, qui a marqué mon enfance, un film qui a renforcé en Algérie le mythe guerrier mais qui a également changé le cours de l’histoire d’un pays, de son cinéma et de son rapport aux autres. J’ai appris beaucoup de choses, en tournant ce film des anecdotes bien sûr de l’équipe algérienne, leur vécu au sein du tournage et la vraie bataille en 57, mais également des informations cruciales venant d’experts, je pense à Daho Djerbal, Mohamed Harbi, Jamal Joseph, le Colonel Nagl…

DI: Pour ceux qui n’ont jamais vu le film « la Bataille d’Alger », pour cette nouvelle génération de Français, d’Algériens et d’autres qui n’ont pas connu cette époque, en quoi ce long-métrage est-il important? En quoi a-t-il permis les Algériens de se réapproprier leur narration?
MB: Disons qu’une question m’accompagne régulièrement: comment l’histoire vit et se sédimente en nous et dans notre présent ? Mon intention avec ce film est de créer un espace de résonance où l’on peut penser, questionner, repenser notre histoire aujourd’hui, avec la jeune génération, sans mensonges, ni manipulation. La Bataille d’Alger incarne justement les questions de plusieurs générations, celle d’abord qui fut confrontée à la guerre d’Algérie et à la naissance du nationalisme. Les autres générations dont je fais partie sont celles qui ont vécu avec ce nationalisme et vu ce film évènement tant de fois. La bataille d’Alger est le go-beetween entre les générations. Il en est la parabole. De fait à travers la production de ce film, il s’est bel et bien agi de fournir à la nation algérienne les archives de sa lutte. En ce sens il y a eu une rencontre (pas si fortuite) entre la forme choisie par Pontecorvo et les aspirations « imaginaires » du régime algérien. Il était certainement nécessaire de combler l’absence d’images d’origine nationale– ce n’est pas qu’il n’y ait pas eu d’images de la guerre d’Algérie : au contraire il y en a eu quantité, mais généralement de propagande réalisée par les services de l’armée française (ECPA), Pontecorvo prend d’ailleurs un soin scrupuleux à inscrire les cameramen et photographes militaires dans son film.

DI: La Bataille d’Alger frappe par son réalisme. D’ailleurs, dans votre documentaire le réalisateur Gillo Pontecorvo parle de « dictature de la vérité », notion importante dans le néo-réalisme italien. La Bataille d’Alger aurait-elle pu exister à travers un autre courant cinématographique que celui du néo-réalisme italien?
MB: Non, je ne crois pas. Le néo-réalisme italien était nécessaire pour ce type de narration. J’ai été formé par ce cinéma-là d’ailleurs. il correspond à notre mode de narration, entre réel et fiction. Cinéaste scrupuleux, Pontecorvo se réclame justement d’une « dictature de la vérité». Sa fiction est donc explicite : l’esthétique du document ayant vocation à accréditer le récit du film, et surtout son rapport revendiqué à la réalité historique. D’autres paramètres entrent en ligne de compte : la présence de Yacef Saadi, dans son propre rôle, mais aussi le refus des acteurs professionnels (seul Jean Martin, qui interprète le colonel Mathieu, alias Massu, est un comédien de métier), ou encore l’usage de messages sonores, fausses voix-off décrivant les événements, tirées de documents historiques provenant du FLN ou des autorités françaises (bandes d’actus, tracts, radio, etc.).

DI: Votre documentaire navigue entre moments de douceurs (les vues aériennes de la Casbah qui paraît silencieuse et apaisée) et les moments d’horreurs (ce passage sur la guillotine). Certains témoignages sont chargés en émotion. Comment, en tant que réalisateur, de surcroît Algérien, gère-t-on tout cela?
MB: La posture dans notre fonction d’observateur et de médiateur est à bannir. C’est d’abord un film qui a marqué ma vie et mon travail de cinéaste. J’ai une relation particulière avec ce film… Je suis né l’année de sa présentation à Venise. Et tout au long de mon enfance passée à Constantine, à chaque automne, je regardais sur le petit écran ce film que l’on appelait « La Bataille » ou « le film de Ali la pointe », surnom du héros du film. « L’Unique » comme on l’appelle, (la télévision algérienne) programmait ainsi chaque premier novembre cette fiction, commémorant ainsi le déclenchement de la guerre de libération. Ainsi, au fil des années, « Ali la pointe » mais aussi « Kader », les deux protagonistes du film devenaient pour nous, gamins, des personnages de fiction hors du commun. Les uns héros d’une guerre que nous n’avions pas connus. Les héros d’une guérilla urbaine. Le lendemain, dans la cour de l’école ou dans les rues de mon quartier, nous nous amusions à rejouer les moments du film. Jeux de rôles : Commandos du FLN contre les paras français avec les dialogues du film que nous connaissions par cœur. Pour nous, jeunes algériens puis plus tard pour le monde, le film devient ce que l’on sait, un film événement. Un film mythique. J’ai donc abordé le tournage de mon film avec cette émotion et ses souvenirs.

DI: Il existe un lien très fort entre les Algériens et ce film qui semble aller au-delà de l’hommage historique promut par l’oeuvre de Gillo Pontecorvo. Comment peut-on l’expliquer?
MB: Les algériens avaient et ont d’ailleurs toujours besoin de se regarder. Les algériens avaient besoin de s’identifier, de créer leur propre image de héros. Et Ali La pointe, figure populaire, jouée par Brahim Hajjag- qui remplit cette fonction à merveille-. Les algériens se sont reconnus, ils ont tous été des « Ali La Pointe ». Comme le dit le rappeur Diaz dans son morceau sur le film, C’est une œuvre qui « donne du courage », Mais un courage aujourd’hui éphémère. La jeunesse a du mal se projeter en dehors de cette image de héros. Qu’est devenue la casbah d’aujourd’hui ? véritable poumon de la ville d’Alger, des quartiers entiers sont quasi à l’abandon, des ordures partout, des maisons qui s’effondrent au fil des années, laissant place à des terrains de jeux pour les gamins … L’historien Daho Djerbal le résume bien dans le film : Dans ce lieu qui est devenu légendaire, on a aussi un lieu de vérité qui dérange, et ce lieu qui dérange c’est ce visage délabré et calamiteux d’un lieu historique… Ce lien entre algériens, pour qu’il soit toujours aussi fort, Restaurons la Casbah et redonnons vie à ce corps meurtri.

DI: On savait la Guerre d’Algérie comme exemple de mouvement de libération —comme le montre le documentaire Alger, la Mecque des révolutionnaires de Mohamed Ben Slama et Amirouche Laïdi. Mais on connaissait moins l’importance de La Bataille d’Alger dans ces mouvements. Un des anciens membres des Blacks Panthers évoque la perquisition des locaux des Panthers. Les policiers y ont trouvé le film La Bataille d’Alger et ont déclaré qu’ils s’en servaient comme moyen d’entrainement pour améliorer leur stratégie…
MB: Oui, aux États-Unis, le film a été montré dès interdiction en France. La gauche américaine en a fait un film tel un hymne à entonner. Le film a été pris comme exemple à suivre par les militants du Black Panther Party, et lors des guerres d’Irak et d’Afghanistan, il a été étudié par les stratèges au Pentagone afin de penser l’écart qui peut exister entre victoire militaire et échec politique. Ce film est utilisé à la fois par les mouvements révolutionnaires mais aussi les armées d’Amérique latine ou américaines pour affiner les contre-guérillas.

"Ali La pointe, figure populaire"
« Ali La pointe, figure populaire »

DI: Quand on lit votre filmographie, nombreux sont les films qui parlent de l’Algérie, de ses guerres, ses blessures, ses tourments anciens comme contemporains. Pourquoi cet attachement à cette patrie, à votre patrie qui dépasse ce lien de filiation?
MB: L’Algérie est ma terre. Et cette terre doit se nourrir d’images. Elle doit composer son archive. Nous avons besoin de grandir, de mûrir, de ne pas rester enfermé dans le mythe de la fiction révolutionnaire. D’où mon choix de travailler la matière documentaire et le réel, souvent à partir du présent pour mieux convoquer le passé.. Plus que la fiction, le film documentaire est capable de démonter les mythes nationaux. Pas pour les détruire ou les contrer, mais pour leur donner leur juste place, leur juste valeur, afin qu’ils n’écrasent pas la société algérienne dans son vécu. Si vous ne filmez pas ce réel-là, comment ferions-nous pour nous regarder ? D’où viendraient nos inspirations de récits ? D’où viendraient nos rêves ? C’est ce réel algérien qui nourrit la fiction et qui tend à la société un vrai miroir. Dans les années 1990, alors que nous étions en plein dans la « décennie noire », en Algérie, j’ai pris le parti du réel et j’ai commencé par « documenter » l’innommable. Mon idée est de faire tous les ans, ou tous les deux ans, un film sur les gens d’un point de vue humain, les institutions, des sujets de société importants. Je voudrais que ces films permettent par la suite de mieux comprendre comment un pays se construit dans le temps, au fil des années. Construire l’archive de demain. Mon intention est de créer une mémoire audiovisuelle contemporaine, en montrant ce « laboratoire » qu’est l’Algérie, ce pays qui se cherche, ses avancées, ses reculs, ses questionnements…

DI: Il y a une phrase de Djamila Boupacha qui m’a interpellée: « On était des enfants de militants ». Il y avait une forme de militantisme affirmée à l’excès et vitale chez les jeunes de la Guerre d’Algérie. Qu’en-est-il aujourd’hui? Quelle est la trace de cette génération de la Guerre d’Algérie au sein des nouvelles générations?
MB: La question de la transmission en Algérie est essentielle. Le soucis, c’est que cette transmission est collective et non didactique ! En gros « Il y a eu une guerre, une révolution, et nous avons chassé les français de 130 années de colonisation, avec plus de un million et demi de martyrs durant les sept années de guerre ». Pour donner du sens au militantisme, il faudrait plutôt transmettre aux jeunes générations les paroles des anciens, des militants, les sonores, les vidéos enregistrées, leur montrer des documents. Leur donner le sens critique, le sens d’analyse de leur propre histoire. Laisser les enfants poser des questions en classe. Faire intervenir nos parents et grands-parents en classe. Laisser les jeunes historiens algériens travailler sur les sujets encore tabous… Et donner surtout la parole aux femmes, militantes, qui ont beaucoup faits. Ces femmes sont pour la plupart silencieuses et pourtant, elles ont beaucoup de choses à raconter…

La Bataille d’Alger, un film dans l’Histoire sera projeté ce vendredi au Panorama des cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient à Saint-Denis, en banlieue parisienne.
Pour (re)voir les documentaires de Malek Bensmaïl, un coffret de trois DVDS, Un regard sur l’Algérie contemporaine, disponible sur le site de l’INA, ou sur le site de réalisateur.

visuel: .© contre-pouvoirs-le-film.com

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Donia Ismail

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