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Les Lendemains de Veille, l’histoire de Vincent, Malo, Lola, Matéo, Blaise et Xavier

Les Lendemains de Veille, l’histoire de Vincent, Malo, Lola, Matéo, Blaise et Xavier

19 septembre 2022 | PAR Jane Sebbar

Après sa première comédie poétique et décalée Les Étoiles restantes (2016), Loïc Paillard revient avec Les Lendemains de Veille en suivant le même fil directeur, celui de la « famille de coeur », celle qu’on se choisit. L’histoire de Vincent, Malo, Lola, Matéo, Blaise et Xavier, c’est l’histoire du plaisir éphémère d’être ensemble, ne serait-ce que le temps d’une chanson … Au cinéma le 9 novembre prochain. 

« Il faut avoir une musique en soi pour faire danser le monde », Friedrich Nietzsche. C’est en épinglant sur l’écran noir cette citation du philosophe allemand que Loïc Paillard commence son film. 

A 20 ans, ils étaient jeunes et avaient un rêve, celui de vivre ensemble ; libres et autonomes, comme une famille. Et ce rêve avait un nom : « La communauté des Lendemains de Veille ». Mais comme tous les groupes, il a fini par se fissurer. Les membres se sont progressivement perdus de vue. Chacun s’est rangé dans sa vie mécanique, sans musique : voiture diesel ou électrique, mariage, divorce, enfant, couche, tétine, biberon. Sauf un, Matéo, le vagabond aux airs dionysiaques, qui n’a jamais cessé de traverser la France dans son van jaune de bohémien, sa guitare dans la main droite, son joint dans la main gauche. 

10 ans ont passé. Ils ne s’étaient pourtant pas donné rendez-vous, mais la mort de l’un des leurs en a décidé autrement. Des retrouvailles éphémères, mais électriques. Au grand dam de certains.

« Les promesses d’hier creusent les désillusions de demain » (Loïc Paillard)

Les Lendemains de Veille, c’est l’histoire d’une jeunesse oubliée. « À 20 ans ce sont des rêves, quant à 30 ans ce ne sont plus que des projets qui nous habitent » explique le réalisateur Loïc Paillard qui interprète le personnage fantôme, l’ami disparu. Il hante le groupe, comme tous ces projets inaboutis, mais c’est pour cette raison qu’il réussit à les réunir. A l’image de son rôle de réalisateur, Loïc Paillard incarne le personnage qu’on ne voit jamais, tapi dans l’ombre, et qui donne pourtant au film sa raison d’être, qui donne pourtant à cette bande d’amis une raison de danser à nouveau.

Vincent, Malo, Lola, Matéo, Blaise et Xavier reviennent dans cette maison où ils ont passé deux ans de leur vie à danser. Les souvenirs reviennent à la surface, puissants et douloureux. Ce moment où tout le monde repeignait en salopette la façade de la maison. Ce moment où Lola a fait volé son soutien-gorge debout sur la table du salon. Ce moment où chacun a baissé son pantalon et a montré ses fesses à la caméra. Ce moment où fut célébré le mariage à trois de Malo, Vincent et l’ami disparu. Ce moment où Malo est descendue chercher du pain et n’est jamais revenue. 

Aux quatre coins de la vie d’adulte 

Loïc Paillard esquisse avec talent le portrait de huit êtres humains en quête de sens et de liens forts. Xavier, père de famille en perdition, qui se contient pour faire croire au groupe que tout va bien, qu’il contrôle la situation. Avec une société de production qui bat de l’aile et un mariage au bord du gouffre, Xavier passe le plus clair de son temps au téléphone, arborant un air professionnel et assuré. Il se veut le membre raisonné de la bande, gangréné par la frustration.  

Il y a aussi Lola, la petite fille à papa, qui n’a jamais réussi à se libérer de son emprise et qui de ce fait se défoule sur son compagnon. Elle contient une folie en elle qui ne tarde pas à éclater au grand jour. 

Sans oublier Blaise, le BCBG à lunettes, qui ne peut s’empêcher de sourire bêtement, avec les dents du bonheur ! Il incarne le cliché de l’hypersensible, franc et candide qui croit en la beauté des hommes.

Et Matéo ! Le moins rangé de la bande, qui n’a jamais quitté cet élan juvénile, qui fume, qui boit, qui ne se case jamais.

Mais surtout Vincent et Malo, les amants maudits, campés par le duo bouleversant de François Pouron (Vincent) et Lucile Krier (Malo). Le premier est devenu acteur malgré lui, désabusé, brisé par sa relation toxique avec la belle Malo. La seconde : femme fatale, inexplicable, sensuelle, épineuse qui arrive en retard pour les retrouvailles, un enfant dans les bras. Personne ne pose aucune question. Chacun arrive avec ses secrets et repart avec ses secrets. Et pourtant, durant ce week-end, quelque chose a changé. 

« Un film comme une matière modelable, en perpétuel mouvement et au plus près de la vie » (Loïc Paillard) 

C’est cette idée d’un moment suspendu dans le temps où tout le monde se retrouve face à ses plus grandes illusions et désillusions. C’est cette thématique de l’éphémère, dans toute sa puissance et sa fragilité. On le sait bien que ces retrouvailles ne vont pas durer éternellement. On se doute que le groupe va se reperdre de vue. Mais ce sont ces fragments d’éternité qui transforment les femmes et les hommes et qui les font évoluer. 

La musique des Lendemains de Veille imprègne le film. Seul un extrait de la chanson de Valérian (qui incarne le personnage de Matéo) y est diffusé et pourtant on a l’impression qu’elle passe tout le temps. Loïc Paillard développe une dynamique de groupe effervescente où musique et danse foisonnent, comme lorsque la bande d’amis avait 20 ans. 

« T’as pas le temps, alors danse, qu’est-ce que t’attends ? Putain mais danse ». Un instant de laisser-aller, où plus rien n’existe, ni les responsabilités, ni les échecs, ni les désillusions. Seulement être ensemble et suivre le rythme de la musique pour se libérer de celui de la société. Il y a cette scène de basculement, où le camion de Matéo roule sur un chemin tout tracé pour soudainement s’arrêter net. Matéo sort en courant pour courser un paon dans un champ. Les autres le suivent, sans vraiment savoir pourquoi ni comment. Il leur montre la voie, celle de l’élan juvénile, celui qu’ils avaient toutes et tous perdu. 

Une frontière poreuse entre réalité et fiction 

Les liens entre les personnages apparaissent si puissants qu’on ne peut que deviner le flou que sème Loïc Paillard entre réalité et fiction. Les photos de la bande qu’on voit partout collées sur les murs de la maison-souvenir, ce sont des images d’archives. L’histoire de Vincent, Malo, Lola, Matéo, Blaise et Xavier, c’est l’histoire de François (Vincent), Lucile (Malo), Marica (Lola), Valérian (Matéo), Étienne (Blaise) et Denis (Xavier). Le groupe d’amis qu’on voit dans le film est un véritable groupe d’amis. « Leurs vrais 20 ans d’hier se mêlent à leurs faux 30 ans du film » explique Loïc Paillard avec poésie. 

Autour de la trame narrative finement amenée, s’enroulent des images d’archives, des moments souvenirs et des instants de vérité. L’authenticité des rapports entre les personnages est tellement bien retranscrite qu’on s’y croirait, dans cette maison, parmi ce groupe d’amis. Des scènes de repas, de discussions après le dessert, où les personnages se coupent la parole, où toutes les remarques fusent instinctivement, où on pouffe de rire en se rappelant un souvenir, comme dans la vie quoi. Une humanité d’autant plus authentique que Loïc Paillard écrit au fil des répétitions avec ses comédiens et amis, l’idée étant de « leur laisser la place de faire vivre leur personnage à leur manière. »  

« Essayer de s’aimer » (Loïc Paillard) 

« Comme nous, ces personnages ne peuvent rien faire d’autre que d’essayer : essayer de s’aimer, essayer de réparer les choses cassées, essayer d’aller de l’avant. » Les Lendemains de Veille c’est un film sur l’amour au sens amical du terme, la place que celui-ci peut prendre dans nos vies, la valeur qu’on lui accorde, sa fragilité aussi. « On se trompe, on perd, on oublie, on doute, on recommence et la beauté est là, dans cette humanité faillible mais persévérante. » Un film qui nous fait prendre conscience de la force du lien social dont nous avons mesuré la perte ces dernières années. 

Loïc Paillard ne pouvait pas faire une fin plus à l’image de son film : une scène de transe autour d’un feu de camp où Anne-So, la femme coincée de Blaise se met top-less, où Xavier, le père entrepreneur frustré, se peint les joues en rouge, où Matéo, fidèle à lui-même continue de gratter sa guitare. Tous le monde se lâche, tous le monde danse à moitié nu sur un rythme brut et profond. La scène est au ralenti, le mouvement s’étire, s’étire. On sait qu’elle va finir cette musique, qu’elle ne va pas tarder à laisser place au silence, mais on voudrait qu’elle continue encore un peu. 

« Il faut avoir une musique en soi pour faire danser le monde », Friedrich Nietzsche. 

Visuel : © dossier de presse 

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Jane Sebbar

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