Cinema
Le mariage selon Sordi et Mastroianni ou la Commedia all’italiana

Le mariage selon Sordi et Mastroianni ou la Commedia all’italiana

13 février 2013 | PAR Celeste Bronzetti

L’amour dans toutes ses formes dans une société qui n’arrête d’évoluer, les unions et les séparations, le mariage comme archétype de la famille ou comme institution moderne : La Commedia all’italiana (comédie à l’italienne) entre années Cinquante et Soixante, entre héritage fasciste et modernité européenne fait le portrait d’une société traversée par les contradictions bouleversantes d’un progrès économique rapide et illousoire.

Si on dit Commedia all’italiana on pense d’un coup au cinéma italien qui a fait de Alberto Sordi, Marcello Mastrianni et Sofia Loren des symboles internationaux d’un certain italian style qui a tant fasciné. Mais au delà du caractère de phénomène et de caricature, elle trace les contours d’une époque controversée et, peut-être aussi, d’un pays où la rencontre des institutions traditionnelles et de la modernité économique créée un choc violent.
D’ailleurs, Il sorpasso (Le fanfaron) de Dino Risi (1962), manifeste du genre, montre bien comment le drame et l’humour se mélangent à tout moment dans cette comédie et comment ils se nuancent réciproquement. Dans Una vita difficile (Une vie difficile), du même metteur en scène, l’amour entre homme et femme devient un point de vue privilégié pour analyser le rapport entre les individus et la société. Dans d’autres films, comme Matrimonio all’italiana (Mariage à l’italienne) ou Sedotta e abbandonata (Séduite et abandonnée), le mariage est le terrain sur lequel on pèse l’hypocrisie et le faux moralisme. Descendant du néoréalisme de l’après guerre, la comédie à l’italienne de Risi, Germi e Monicelli, en garde la proximité à la description du réel, tout en modernisant ses personnages : l’italien ordinaire de l’époque, petit bourgeois, souvent affamé de gloire et de richesse occupe une place de premier rang. Traversées par l’euphorie du progrès et, en même temps par le pressentiment de la vanité de tout espoir de changement, ces oeuvres mettent en lumière un trait particulier de la comédie « à l’italienne » : celui de créer des personnages détestables qu’on finit par aimer et, à la limite, par supporter ; des figures mesquines révélant des aspects inquiétants de la société mais qui nous poussent, en même temps, à en rire. Ce plaisir mélancolique, qui nous rappelle quelque peu certaines atmosphères felliniennes, se découpe parfaitement sur le contraste du blanc et du noir : le devoir de la condamne et l’envie de l’indulgence nous embrouillent le regard.
Un représentant parfait de ce type de personnage est Alberto Sordi, avec son gros visage de petit bonhomme pleurnichard, si lâche et hypocrite qui finit par nous captiver. Dans Una vita difficile (1961), il joue le rôle de Silvio, un étudiant journaliste, ancien combattant dans les troupes des partisans pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Silvio tombe amoureux d’une femme qui lui sauve la vie, il vit avec elle une aventure sécrète cachée dans un moulin, et pendant plusieurs mois il oublie très facilement ses responsabilités de combattant antifasciste. Cet amour pour Elena constituera toujours le lieu du conflit entre ses idéals politiques et personnels et les besoins économiques de sa famille : désireux de poursuivre son combat politique dans le journal et de continuer à écrire son roman, il s’affronte bientôt avec les problèmes de la pauvreté et les exigences typiquement bourgeoises de sa femme. Le mariage lui impose le choix entre sa vie à Rome et une vie de province, entre un travail engagé et la tranquillité économique. La médiocrité intellectuelle de Silvio est aussi transparente que son intégrité morale devant la corruption et la perversion du système politique. Son caractère polémique et anticonformiste, ainsi que son appartenance à la classe moyenne et à ses clichés ne peuvent que plaire au public bourgeois du cinéma pendant les années du Boom Economico. Un public qui, comme tout public italien à n’importe quelle époque, aime toujours rire de ses défauts. Le secret du succès de ces comédies est là.
Mais la Commedia all’italiana est représentée aussi par des films comme Divorzio all’italiana (Divorce à l’italienne), réalisé par Pietro Germi dans la même année. Cette fois c’est l’Italie méridionale qui est représentée, dans son retard économique et social par rapport au Nord plus industrialisé. La persistance d’une loi parallèle à la loi nationale, basée sur les règles de l’Honneur et de la Vengeance dirige l’intrigue. Et, encore une fois, c’est le mariage le prisme à travers lequel on critique en souriant une société gâtée : Fefè, baron sicilien marié avec une femme dont la petitesse d’esprit est caricaturale, vit un amour platonique pour sa cousine Angela qui l’aime à son tour. Inspiré d’un fait divers local qui racontait l’homicide d’un homme de la part de sa femme trompée, Fefè commence à planifier son crime. Il projette de pousser sa femme à le trahir et de la tuer pour sauver l’honneur de sa famille. Même si finalement ses plans sont barbouillés par une série d’imprévus qui lui enlèvent la régie du complot, il tuera sa femme et il épousera, au bout de trois ans de prison, Angela en restituant l’honneur à sa famille. Imbibé de clichés romantiques dont on fait un satyre mordant, ce film dessine le portrait d’un homme mesquin et raté qui, malgré tout, réalise le rêve de sa vie. Sauf que la jeune Angela sera bientôt prête à le tromper à son tour…

On a rapproché ces deux films pour montrer comment la comédie à l’italienne a réussi non seulement à résumer la nature contradictoire d’une époque, mais aussi à traduire quelques uns parmi les paradoxes essentiels d’une institution millénaire, le mariage. Le film de Risi et celui de Germi, d’ailleurs, montrent aussi bien les divisions d’un pays qui était unifié depuis un siècle mais qui continuait et qui continue aujourd’hui à être géré par des traditions régionales. Seul élément unifiant : l’envie irrésistible de rire des propres misères.

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