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Littérature et mariage : un ménage qui frôle le divorce

Littérature et mariage : un ménage qui frôle le divorce

13 février 2013 | PAR Lucie Droga

Le mariage est l’un des thèmes favoris de la littérature : qu’il soit arrangé, contrarié ou impossible, nombreux sont les auteurs qui relatent les amours de leurs personnages, souvent à travers la notion du contrat. De Emma Bovary à Merceau, en passant par Lucien de Rubempré, les héros romanesques se retrouvent tous dans des situations matrimoniales pour le moins compliquées.

« Il est convenu qu’il n’y a que deux sortes de dénouements, le mariage ou la mort » note Gérard de Nerval dans Voyage en Orient. Sans doute la littérature regorge-t-elle de dénouements semblables : d’un mariage contrarié ou forcé, la mort en découle souvent mais ce thème est pour les écrivains le moyen le plus intéressant pour mettre en lumière les clichés ou les réalités sociales et économiques de leurs temps.

Il existe différentes sortes de mariage, de celui du grand-bourgeois à la noce paysanne, les représentations littéraires montrent l’union d’abord comme l’un des maillons fort d’un capitalisme fondé sur l’accumulation d’un patrimoine. Une demande en mariage, la pièce de Tchekhov datant de 1889 en est la preuve : un homme, Lomov, vient demander la main de Nathalia Stepanovna mais très vite, la question de l’appartenance du pré aux vaches fait dégénérer cette demande car la jeune femme considère son prétendant comme un usurpateur qui ne s’intéresse qu’à l’argent qu’il pourra gagner dans cette affaire. Ils finiront néanmoins par se marier … en se disputant ! De même, dans Splendeurs et misères des courtisanes Balzac ne mâche pas ses mots quant à sa conception du mariage, qu’il voit avant tout comme un moyen d’agrandir ou de sauvegarder son patrimoine : « La maison de Grandlieu demande à ce cher enfant une terre d’un million avant de lui obtenir le titre de marquis et de lui tendre cette grande perche, appelée Clotilde, à l’aide de laquelle il montera au pouvoir ». Pour Vautrin, Clothilde n’est que l’instrument qui permettra à son petit protégé, Lucien de Rubempré, d’accéder aux strates les plus hautes de la société bourgeoise du XIX ème siècle.

L’autre versant de la demande qui plaît tant aux romanciers est bien évidemment celui du mariage forcé, ou contrarié. Les exemples ici ne manquent pas, mais à ce titre, Madame Bovary de Flaubert apparaît comme le plus évident de tous. L’oeuvre restitue à merveille et dans le détail la lassitude et l’insatisfaction d’une vie conjugale ratée en présentant Emma, jeune fille élevée dans une ambiance religieuse et isolée dans un foyer froid et qui, empoisonnée par un romantisme bourgeois, fait un mariage trompé. Aussi est-ce dans l’écart, entre les obligation matrimoniales et le quotidien trivial d’une vie à deux, entre les rêves disparus et l’amertume de la conjugalité que se déploie l’union sur fond de rancoeur. L’insipidité de Charles et le romantisme d’Emma auront raison du couple : l’héroïne, trouvant du réconfort dans les bras d’un autre, finira finalement par mettre fin à ses jours, dévastée par une vie et une union qu’elle n’avait pas choisi.

Si le siècle flaubertien s’attache à penser le mariage dans des relations avec l’économie, l »entrée dans le XXème siècle s’accompagne d’un nouvel esprit philosophique et littéraire : fortement influencé par Nietzsche, les auteurs présentent des antihéros romanesques qui ne trouvent pas le mode d’emploi pour vivre dans un monde qui leur est imposé. L’homme devient un étranger, un être qui appartient à un monde qui ne le comprend pas et il va s’attacher à le décrire depuis sa non-compréhension. Cette absence de sens va fortement modifier les rapports humains, et du même coup, celui de la conception du mariage. Dans L’Etranger de Camus publié en 1942, le jeune Merceau se laisse traîner dans la vie par une sorte d’absurdité ; ne souhaitant rien, c’est même sa jeune amie Marie qui le demandera en mariage :  » Le soir, Marie est venue me chercher et m’a demandé si je voulais me marier avec elle. J’ai dit que cela m’était égal et que nous pourrions le faire si elle le voulait. Elle a voulu savoir alors si je l’aimais. J’ai répondu comme je l’avais déjà fait une fois, que cela ne signifiait rien mais que sans doute je ne l’aimais pas. « Pourquoi m’épouser alors? » a-t-elle dit. Je lui ai expliqué que cela n’avait aucune importance et que si elle le désirait, nous pouvions nous marier. D’ailleurs, c’était elle qui le demandait et moi je me contentais de dire oui. Elle a observé alors que le mariage était une chose grave. J’ai répondu : « Non ». Elle s’est tue un moment et elle m’a regardé en silence. Puis elle a parlé. Elle voulait simplement savoir si j’aurais accepté la même proposition venant d’une autre femme, à qui je serais attaché de la même façon. J’ai dit « Naturellement »« . N’importe quelle autre femme aurait fait l’affaire aux yeux de Merceau, c’est dire si la conception de l’engagement change : il n’est plus question ni de patrimoine, ni d’amour forcé, mais juste d’une « Non-demande en mariage » pour reprendre la chanson de Brassens. Il en va de même pour le mariage de Lola Valérie Stein, l’héroïne fantomatique du Ravissement de Lol. V. Stein de Duras, qui  est évoqué en une ligne : l’union de deux êtres ne semble plus être au centre des préoccupations de l’écrivaine, qui lui préfère la triangulation amoureuse, démontrant que l’amour peut se conjuguer aussi au pluriel.

A travers des héros romanesques, les écrivains se questionnent sur la place et la signification de cet engagement et si l’on s’accorde pour dire que l’évolution littéraire est significative d’une évolution sociale et historique, il se peut que le XXIème siècle entraîne totalement la redéfinition du mariage.

Visuels : capture d’écran du site cineday.orange.fr

Image à la Une : capture d’écran du site toutleciné.com

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Lucie Droga

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