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« La Lettre inachevée » de Mikhaïl Kalatozov

« La Lettre inachevée » de Mikhaïl Kalatozov

29 mars 2022 | PAR Mathieu Ash

Potemkine vient boucler la trilogie du duo Kalatozov-Ouroussevski avec la sortie du moins connu des trois films, un «diamant noir» à la beauté stupéfiante.

Une expédition pour la mère patrie

Trois géologues et leur guide partent explorer la Sibérie en quête du gisement de diamants qui délivrera l’industrie d’Union Soviétique de sa dépendance à l’étranger. Fouillant sans relâche terres et rivières, le groupe trouvera ce qu’il cherche, mais le chemin du retour ne se fera pas sans peine.

Le film du milieu

Tourné deux ans après le succès de Quand passent les cigognes et cinq ans avant Soy Cuba, La Lettre Inachevée est sorti des radars cinéphiliques alors qu’il a connu une sortie en France et une sélection au festival de Cannes 1960, sous le titre La Lettre qui n’a jamais été envoyée. Oublié, certes, mais pas mineur pour autant. Pour cette seconde collaboration, le duo, composé du réalisateur Mikhaïl Kalatozov et du chef opérateur Sergueï Ouroussevski, retrouve Tatiana Samoïlova, la comédienne de Quand passent les cigognes, et ne renonce pas à la virtuosité de la mise en scène, bien au contraire, flirtant même ça et là avec l’expérimentation, pratiquant les sur-impressions et utilisant des focales trafiquées.

Une odyssée devant et derrière la caméra

Pour raconter son histoire, Kalatozov et son équipe scindent le film en deux parties. Dans la première, consacrée à l’exploration et à la recherche de diamants, il privilégie les courtes focales et les contre plongées n’hésitant pas à magnifier, voire à érotiser les corps en action, reprenant des iconographies soviétiques exaltant la valeur travail. La deuxième partie, s’attachant à décrire le chemin du retour, mettra l’accent sur les décors pour faire ressentir l’immensité de la nature face à la petitesse des hommes. La nature sera donc travaillée par le cinéaste comme un personnage, et il s’attachera donc à la retranscrire sous tous ses aspects. Le tournage s’est déroulé sur une année entière pour ainsi filmer la Sibérie à toutes les saisons. Un an durant lequel les personnages et l’équipe seront confrontés aux éléments naturels: incendies, neige, pluie, boue et blizzard. Offrant des paysages à la beauté sidérante dans des lieux où personne n’avait jusqu’alors filmé.
Le vieux marronnier critique consistant à dire qu’une film raconte l’histoire de son tournage s’applique parfaitement ici. Car si l’œuvre montre le combat de ces géologues exaltés et jusqu’au-boutistes face aux pires intempéries, il a dû en être de même pour l’équipe du film dont l’aventure n’a pas été de tout repos. Acheminé sur les lieux de tournage en pleine taïga, par les airs, avec peu de matériel et aucune machinerie, l’équipe a dû faire avec les moyens du bord. Les obligeant, par exemple, à construire des portiques avec arbres et poulies pour reproduire des mouvements de grues. Mais surtout à affronter des conditions météo particulièrement hostiles, la température pouvant atteindre en hiver moins 40 à moins 50 degrés.
Dans son livre Cinéma contemporain mode d’emploi, le critique et historien du cinéma, Jean-Baptiste Thoret, parle de film matrice désignant une œuvre « qui inspire, qui attise l’imagination, qui produit une rencontre. Différent du remake, différent aussi des simples citations ou références à des œuvres antérieurs, le film matrice contient un certain nombre de motifs de situations ou d’images qui seront repris, anamorphosés et retravaillés dans d’autres films » et cite Aguirre ou la colère de Dieu de Werner Herzog, comme la matrice de tous les films, notamment du nouvel Hollywood, se déroulant dans la jungle ou dans une nature hostile, comme Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, Sorcerer de William Friedkin ou Délivrance de John Boorman. La Lettre Inachevée est un peu leur ancêtre oublié.

En Bonus

Pour cette troisième sortie Kalatozov-Ouroussevski, on retrouve Eugénie Zvonkine, enseignante et chercheuse en cinéma, pour une analyse du film de 25 minutes.
Et un livret de 60 pages avec un compte-rendu d’observation de Gunãrs Piesis, futur cinéaste lituanien alors stagiaire ; des extraits du journal de tournage d’un membre de l’équipe ; et les souvenirs de David Vinitski, chef décorateur du film.

La Lettre Inachevée (?????????????? ??????) de Mikhaïl Kalatozov, avec Innokenti Smoktounovski, Tatiana Samoïlova, Vassili Livanov, Evgueni Ourbanski, Galina Kozhakina URSS – 1959 – 96min. Blu-ray chez Potemkine. Reprise en salle depuis le 2 mars 2022

visuel (c)  affiche

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Mathieu Ash

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