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[Étrange Festival 2018] « The field guide to evil », film à sketches noir et très inspiré

[Étrange Festival 2018] « The field guide to evil », film à sketches noir et très inspiré

12 septembre 2018 | PAR Geoffrey Nabavian

Huit histoires maîtrisées, mettant en scène le mal sous de multiples formes, en partant de croyances issues de différents pays : voici le programme de ce film à sketches, qui offre un résultat très réussi, parfois éprouvant, souvent fascinant. En Compétition Internationale à l’Étrange Festival 2018.

[rating=4]

On redoute toujours qu’un film à sketches ait une ouverture bâclée, sans introduction digne de ce nom. Chance : The field guide to evil s’ouvre sur un générique splendide, où des figures de papier s’animent dans des décors en noir et blanc, alors que sonne une musique aux accents moyenâgeux, dont les rythmiques prennent progressivement des teintes electro. Ce film au thème prometteur annonce d’emblée ses ambitions, et son envie d’en appeler à des mythes anciens.

Un passé distancié, où le mal devient beau

En premier lieu, Severin Fiala et Veronika Franz (Goodnight Mommy) nous offrent un conte fantastique sobre et époustouflant, situé dans le passé, et consacré au Trud, menace figurée ici de manière brillante. Ce récit suit une jeune fille au cœur d’une nature luxuriante, dans l’Autriche ancienne. Un coin de nature où rôde une mystérieuse tentation, qui vient hanter sa victime si celle-ci lui cède. Dans ce conte-là, le mal convoqué (nommé Trud, donc) paralyse celui ou celle qu’il hante en lui coupant totalement le souffle. Soutenu par une présence impressionnante du silence, une mise en scène sensuelle et économe en effets, et de magnifiques actrices, ce premier segment se révèle excellent.

Par la suite, les sketches qui prennent pour cadre le passé apparaissent tous très bons : ils convoquent une sorte de distanciation, qui les rend à la fois effrayant et beaux, à la limite du lyrique noir parfois. Le travail d’Agnieszka Smoczynska (qui signa The Lure, film présenté à l’Étrange Festival) étonne beaucoup par sa concision, son splendide acteur principal et sa simplicité, qui plonge son spectateur sans mal au cœur de la neige et des lacs polonais. Tous les symboles ne coulent pas de source, dans ce récit qui invite à l’écran un mal tentateur, poussant un fossoyeur à « rechercher la connaissance absolue du monde et de l’humain ». Mais ce segment court accroche tout de même.

Et si le sketch signé Yannis Veslemes, situé dans une Grèce entre passé et pur fantastique, laisse un peu plus égaré, il comporte néanmoins des images très fortes et belles, tel ce groupe d’hommes primitifs buvant le sang d’un gobelin (émouvante créature, peinte ici de façon très humaine). Quant à la mini épopée indienne en noir et blanc de Ashim Ahluwalia, qui fait venir sur l’écran un mal qui s’incarne dans la figure du Musée des horreurs, tapi ici dans la jungle, elle porte en elle pas mal de tension, suggérée grâce à de très beaux effets, qui font oublier une fin un peu décevante.

Le mal dans les yeux : entre admiration et dégoût

On reste admiratif, pour finir, devant le sombre conte situé dans les montagnes allemandes peint par Katrin Gebbe (Aux mains des hommes), où un mal infecte tour à tour les animaux d’un jeune éleveur des temps anciens, et sa soeur également. Ici, l’atmosphère entre chair torturée et folie atteint au lyrique pur. Et Peter Strickland (Berberian Sound Studio, The Duke of Burgundy) emboîte le pas de ce court talentueux dans son sketch à lui, muet et bigarré, situé dans un Moyen-Âge fantasmé, un peu trop encombré d’effets mais marquant. Un segment qui peint le mal que se font deux frères cordonniers l’un à l’autre, en se provocant, et en se promenant dans des bois maléfiques dans le but de trouver une fleur magique. Les interprètes, totalement chevronnés ici, font merveille.

Les deux films courts signés dans un cadre contemporain provoquent, eux, un effet différent : la distanciation y est moindre, et même s’il s’agit de fantastique, les représentations du mal qu’ils convoquent sont profondément dérangeantes. Le réalisateur Can Evrenol (Baskin, Housewife, présentés à l’Étrange Festival) invite à l’écran un « Al », démon qui hante une jeune femme au moment où sa mère agonise, et où son enfant va naître. Et chez Calvin Reeder (The Oregonian), des enfants maléfiques hantant les forêts du Nord des Etats-Unis envoient le mal frapper une famille. Ces deux courts montrent leur menace triomphante, comme impossible à arrêter… The field guide to evil met le mal au cœur de sa recherche : peut-être est-il obligatoire de le voir gagner, de le voir regarder en face le public. Toujours est-il que, dans ces courts situés dans un contexte contemporain, le voir se dresser ainsi produit un effet très dérangeant.

Film à sketches entre plusieurs tons, réalisé de mains de maître, fantastiquement interprété et marquant sur le plan thématique, The field guide to evil est l’un des très bons titres de la Compétition Internationale de l’Étrange Festival, cette année. Parfois un peu repoussant, il se révèle en d’autres endroits magnifiquement lyrique.

La vingt-quatrième édition de l’Étrange Festival, et sa Compétition Internationale, se poursuivent jusqu’au 16 septembre. Le Prix du public nécessite le vote de ce dernier, après les films, donc rendez-vous dans les salles du Forum des Images

The field guide to evil, un film d’horreur à sketches réalisé par neuf réalisateurs. Durée : 1h47. Interdit aux moins de 12 ans.

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Visuels : © Tim League & Ant Timpson

(Photos des segments de : Agnieszka Smoczynska / Katrin Gebbe / Peter Strickland)

(Visuel Une : Photo du segment de : Agnieszka Smoczynska)

Infos pratiques

Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines
Fall Of Summer
Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale.Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub.Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival.CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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