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[Interview] Peter Strickland : « C’est fascinant l’idée de contrôle quand on dirige des acteurs »

[Interview] Peter Strickland : « C’est fascinant l’idée de contrôle quand on dirige des acteurs »

08 juin 2015 | PAR Yaël Hirsch

Le réalisateur anglais, Peter Strickland, nous avait emmené très loin des sentiers battus dès son premier film, Karalin Varga (voir notre article). Avec Berberian Sound Studio (voir notre article), il nous faisait voyager en Italie du côté du film de genre. Une aventure classée ZX qui continue avec le génial, décalé et sexy, Duke of Burgundy. Un film qu’on attend avec impatience en France pour sa sortie du 17 juin. Nous avons pu rencontrer le réalisateur pour qu’il nous parle des thèmes du film : papillons et insectes, couple et relation de pouvoir, SM lesbien esthétique et sens du détail. Le Bonus? Une réflexion aboutie sur qui dirige qui, quand on fait un film…

The Duke of Burgundy pourrait se passer n’importe où en Europe des années 1960 à nos jours. Pourquoi avoir choisi de placer le film dans un cadre qui échappe au temps et à la géographie?
Dans un premier temps j’avais situé le scénario dans une ville de nos jours, mais cela ne marchait pas. On ne sait pas où et quand les personnages existent et cela laisse la place à l’esthétique du film. Quand je regarde des films, naturellement je suis porté vers ceux qui ne sont pas tout à fait de notre temps. Je ne suis pas un grand fan du réalisme social. C’est peut-être donc du tout simplement à mon régime de film.

Je suis proche du cinéma britannique romantique, Powell et Pressburger et d’un certain cinéma européen, Buñuel, Fassbinder, Tarkovski… C’est juste le langage dans lequel j’ai baigné.

Mais le Duke of Burgundy explore le bondage, le SM, un thème qui parle généralement de gens étranges dans une société normale. Mais là j’ai voulu parler de gens normaux dans une société étrange. Le monde est étrange mais pas le couple qui est normal dans son monde On ne se demande pas vraiment pourquoi elles jouent leurs jeux et négocient leurs désirs.

Ces jeux de désirs sont aussi un jeu de rôle. Comment êtes-vous passé du théâtre SM au film? 
Je me suis beaucoup intéressé à cette idée de performance, même si je n’ai pas voulu prendre un virage brechtien, que je trouvais trop explicite et aliénant pour le public. Je voulais qu’on reste dans les émotions des personnages, même s’ils portent des maques et endossent des rôles. C’est fascinant l’idée de contrôle quand on dirige des acteurs. Le personnage d’Evelyne écrit le scénario de ce film et dirige Sylvia même quand elle se masturbe. Et elle a les mêmes inquiétudes que moi : c’est une question de gestes justes, de tons justes, de nuances. C’est une manière d’interroger, aussi pour moi-même, le paradoxe du contrôle dans un film.

Comment avez-vous choisi les actrices, Chiara d’Anna et Sidse Babett Knudsen, que beaucoup d’entre nous connaissent pour son rôle de premier ministre danois dans la série Borgen?
C’était facile de penser à Chiara car j’avais déjà travaillé avec elle que j’avais choisie pour Berberian Soud Studio. Elle avait la bonne voix et un accent venu de nulle part et c’était parfait. Pour le rôle de Cynthia j’avais besoin d’une actrice européenne d’une quarantaine d’année. Et ce n’est pas un film facile à caster. Beaucoup ont pu dire non. Quand la directrice de casting a parlé de Sidse, je me suis dit qu’elle n’accepterait jamais, on a envoyé le script et elle a dit oui. J’en suis absolument ravi,, parce que je pense qu’elle élève le film. Tout se passe dans son visage.

Le film démontre un sens du détail aigu et au générique vous allez jusqu’à créditer le parfum. Quelle est l’importance des objets et des accessoires dans le Duke of Burgundy
Sur le parfum dans les crédits, c’est pour mettre le public tout de suite dans l’ambiance, dans ce état d’esprit. Cela fait sens pour ce film de parler de Parfum, quand le sujet principal est la sensualité. Pour les papillons et les insectes, je voulais de la précision dans les noms, de la même manière qu’Evelyn demande de la précision à Cynthia. Ce n’est pas l’action sexuelle qui l’excite, mais la performance. Et d’ailleurs, si Evelyn adore gâter Cynthia, en réalité dès que celle-ci s’arrête de jouer son personnage de maîtresse dominante, Evelyn est frustrée et s’arête de jouer la servante parfaite.

Vous dites dans le texte de présentation que tous les couples doivent daire des compromis. Peut-on étendre ce que l’on apprend des relations entre Cynthia et Evelyn à l’ensemble des couples?
Oui, tout couple fait des compromis. Et pas seulement au lit mais dans toutes les relations de couple, un des deux doit faire des compromis. Si l’on veut des enfants pour les élever, si l’un vit dans une autre ville et déménage pour l’autre… Ce qui m’intéresse là-dedans c’est d’explorer la notion de consentement…Dans le Duke of Burgundy, Evelyn n’est pas tout à fait prête à faire des compromis. Cynthia en fait beaucoup. Elle fait des efforts et cela lui coute. Si une personne n’aime pas faire ces jeux, accepte-t-elle un plus grand compromis en les faisant que qu’une personne qui réprime ses désirs pour avoir une sexualité « normale » avec celui ou celle qu’il ou elle aime ?

A certains moment, on rit beaucoup, dans le film, et cela ne gâche en rien l’ambiance sexuelle et précieuse. Avez-vous programmé ces moments de rire?
Il un type d’humour anglais très sec. Je ne veux pas rire du couple, je veux préserver leur dignité. Mais en revanche, on peut rire des situations. Et souvent le décalage vient du fait que la plupart des films de genres montrent des dominatrices parfaites. Or dans la vraie vie, ce n’est pas comme cela, il y a toujours un détail qui cloche et j’ai voulu interroger ce gap entre la vie et le fantasme qui vient des films. J’ai voulu traiter aussi la dimension pragmatique et pratique des choses, qui échappe aux personnages dans le film.

Le Duke of Burgundy est aussi un film très référentiel. Certaines influences comme Mothlight de Steve Btakhage sont directement citées. Est-ce un hommage?
C’est plus un collage. C’est peut-être prétentieux de dire cela comme ça, mais cela fonctionne comme un collage. On a pris quelques éléments cool des films de Jess Franco ou de Jean Paulin ou Alain Robbe-Grillet. L’amour entre femmes, l’atmosphère… Mais en prenant ces éléments clés je les ai placés dans un contexte beaucoup plus domestique. Quant aux papillons de Brakhage, c’est la citation la plus évidente du film. J’ai toujours aimé ce travail et ca faisait sens dans le cadre de la frustration et l’anxiété d’Evelyn qui se répercute dans ces papillons.

Les insectes et les papillons, ce sont des symboles ?

La texture sensuelle des papillons contribuent au monde que crée le film. Ils créent des images, ces insectes, un criquet qui s’enterre m’a fait penser à Evelyn dans sa boîte. Parfois certains insectes ont des noms évocateurs et ce sont des références que pas tout le monde va comprendre mais cela m’amuse : A True lovers’ knott, La vieille femme. Ce sont des toutes petites connections, qui ont d’ailleurs intéressé certains auteurs surréalistes comme Jean-Henri Fabre, qui était aussi entomologiste. Jean Painlevé, m’a aussi intéressé, un scientifique qui faisait des expérience d’avant-gardes sur les films. Une tradition que je trouve fascinante, mais il n’y a là rien de métaphorique ou de symbolique.

Et à part vous derrière la caméra, le seul mâle du film est un insecte qui apparaît dans le titre?
Je me suis demandé comment faire ceci : filmer deux amantes féminines. Mais je crois que le film n’est ni homosexuel, ni hétérosexuel. Ce n’est pas un film gay, c’est juste une dimension parallèle. Il y a de nombreux cinéastes comme Tinto Brass, Just Jackie, qui sont des hétérosexuels s’appropriant les codes lesbiens, principalement pour un public homme et hétérosexuel. J’ai essayé de prendre encore un pas de recul et laissé cet érotisme homosexuel reprendre ces codes qui ont été confisqués. Cela semblait juste de donner un titre masculin au film. Je ne peux pas prétendre avoir un œil féminin. La seule chose que je peux faire c’est de me faire « moins mâle » mais je ne pourrais pas mentir et dire que j’ai un œil féminin.

The Duke of Burgundy, de Peter Strickland, avec Sidse Babett Knudsen et Chiara d’Anna, Grande-Bretagne, 2015,

visuels : (c)The Jokers

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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