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Emma Seligman, réalisatrice de « Shiva Baby » : «C’est quand on est dans l’inconfort qu’on rit le plus»

Emma Seligman, réalisatrice de « Shiva Baby » : «C’est quand on est dans l’inconfort qu’on rit le plus»

14 juin 2021 | PAR Yaël Hirsch

Vu au Festival du film juif cet hiver, Shiva Baby d’Emma Seligman est disponible en France exclusivement sur la plateforme MUBI depuis le 11 juin 2021. L’occasion de poser quelques questions à la jeune et talentueuse cinéaste.

Lire notre critique du film.

Le film est un huis-clos. Comment avez-vous donné un côté théâtral à Shiva Baby ?

Pendant un temps, j’ai lutté pour le rendre théâtral. Les conditions de création limitées permettaient de faire un court-métrage, mais c’était bien plus difficile de créer une intrigue qui garderait le public investi pendant 90 minutes (ou plutôt 77). Après plusieurs brouillons, j’ai visionné beaucoup de films en huis-clos et j’ai découvert que la formule de leur succès était la tension et l’angoisse. Je pense au film d’horreur Krisha qui se passe pendant une fête de famille ou rien de gore ou de sanglant ne se passe (sauf un doigt coupé). Après cela, la tension et l’anxiété ont influencé tous les aspects du processus et j’ai passé au scanner des séquences de ces films. Nous avons utilisé des close-ups claustrophobes tournés avec des lentilles anamorphiques, notre monteur a enlevé tout l’air du film pour que le public ne puisse pas reprendre son souffle et nous avons ficelé le tout avec de la musique d’horreur.

Comment avez-vous rendu le sexe et l’adultère drôles ?

Depuis le tout début, ce film devait être drôle. J’ai passé la plupart du temps à ancrer l’histoire et prendre ces sujets avec sérieux. Mais c’était difficile. Brouillon après brouillon, je ne trouvais pas le ton juste. C’était trop claquettes, puis trop sérieux. Je crois qu’à partir du moment où j’ai trouvé l’angle de la tension dont je vous parlais, ça s’est enclenché avec plus de fluidité. J’ai réalisé que l’horreur et la comédie vont bien ensemble. C’est quand on est dans l’inconfort qu’on rit le plus.

Le film parle de l’épineuse question de la réputation et va même plus loin : vous interrogez les pressions sociales qui existent dans une communauté…

Il y a un tournant dans la vie d’une jeune personne, surtout chez les femmes. À ce moment-là, vos anxiétés vous débordent, chaque question sonne comme un jugement et vous stresse. Beaucoup de gens dans des communautés restreintes posent des questions qui enferment les jeunes. Et beaucoup de gens dans ces communautés s’inquiètent de la réputation. Dans le cas de Shiva Baby, la communauté juive de la côte Est est un exemple de ces communautés restreintes. C’est quasiment un cas d’école, la manière dont Danielle se sent pressée par plein de gens différents. Le devoir d’être une “nice jewish girl” est le seul obstacle qui l’empêche d’exprimer pleinement son pouvoir sexuel.

 Comment avez-vous choisi votre actrice principale ? Vous identifiez-vous à elle ?

J’ai repéré Rachel dans un autre film d’étudiant à NYU. J’ai aussi vu certains des sketches qu’elle a écrits et joués. Je lui ai demandé de passer l’audition pour mon court-métrage car elle était vraiment drôle et j’avais l’impression de déjà la connaître. Elle ressemblait à une cousine ou à une amie de la famille que je pourrais rencontrer à des funérailles. Elle est tellement naturelle, tellement agréable à diriger et elle a infléchi Shiva Baby avec son talent de comique qui a transformé le ton du film…

Comment le film circule-t-il entre tradition et modernité ?

Comme beaucoup de jeunes, Danielle lutte pour être à la fois deux types de femmes : la première est une « nice jewish girl » qui cherche son futur mari et veut une carrière stable, et l’autre est une femme forte, sexuellement indépendante qui se contrefiche de ce que les gens pensent et qui fait son propre chemin. On a dit aux Millenials qu’ils pouvaient tout avoir, mais en même temps, ils ont dû inventer des manières de travailler quand l’emploi était moins sûr. Ce jeu d’allées et venues entre Max qui voit Danielle comme elle veut être vue, et ses parents qui la maintiennent dans le rôle de l’enfant dépendant, c’est ce qui pousse Danielle dans cette spirale infernale, ce jour de « shiva ».

visuel : affiche 

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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