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Cinéma : Biarritz tournée vers l’autre Amérique

Cinéma : Biarritz tournée vers l’autre Amérique

07 octobre 2019 | PAR La Rédaction

REPORTAGE – C’est tout en détente mais avec maestria que le Festival du cinéma d’Amérique latine de Biarritz a tenu sa 28e édition. Déclinée comme à son habitude en trois compétitions (longs-métrages de fiction, longs-métrages documentaires et courts-métrages), le festival a compté une soixantaine de films. Tel un pont jeté entre ici et ailleurs, les films projetés racontent avec force et poésie, ce vaste continent à travers des instantanés éblouissants mais avec un regard assurément engagé. Compte-rendu.

Par Léa Bouchoucha

Du 30 septembre au 6 octobre, un immense parterre de Biarrots, scolaires et cinéphiles ont débarqué de tous bords. Ils se croisent, se mêlent, se parlent autour de la Gare du Midi, de la salle d’art et d’essai plus intimiste du Royal et investissent les salles improbables du casino. La 28e édition du festival d’Amérique latine était à Biarritz un peu tout cela. L’étrange cité composite évoque avec passion et exigence tous les arts. Les jours de deuils sont aussi des jours de fête, la cérémonie d’ouverture du festival n’a pas manqué de rendre hommage à Jacques Chirac dont le musée du Quai Branly traverse lui aussi, sur les rives de la Seine, cette autre Amérique.

Dialogue avec la nature

De ce festival, les documentaires -dont dix en compétition – occupent une place de choix et font la part belle à la nature. Première française, le documentaire Homobotanicus réalisé par le colombien Guillermo Quintero montre avec poésie et lenteur les recherches besogneuses du botaniste Julio Betancur et de son disciple Cristian Castro dans la forêt colombienne. Ces deux complices amoureux de la nature recensent et classifient avec des gestes méticuleux et dans une frénésie scientifique, les nombreuses espèces de plantes du pays. Le documentaire décrivant ces hommes presque hors du monde, en extase devant la nature sauvage et l’immensité du paysage se concentre sur la passion professionnelle mais pas seulement. Critiques du monde contemporain, les 88 minutes qui composent le film au positivisme esthétique questionnent ce faisant notre rapport au temps où il est nécessaire de connaître la nature pour mieux la préserver.

 Le bouton de nacre du réalisateur chilien Patricio Guzmán (Ours d’argent du meilleur scénario à la Berlinale en 2015) tutoie lui aussi la nature mais cette fois dans toute son universalité. Dans un ensemble cohérent, fluide et contemplatif, le réalisateur hors cadre explore la géographie et l’histoire meurtrie du Chili, son pays natal dont il a été violemment arraché en 1973 lors du coup d’État d’Augusto Pinochet. Deuxième volet de sa trilogie débutée avec « Nostalgie de la lumière » (2010), le documentaire vibrant raconte une histoire poétique et violente sur la mémoire de l’eau qui est associée aux corps torturés, à l’histoire d’une extermination continue. C’est une plongée saisissante dans l’extrême sud du Chili avec ses paysages antarctiques bleutés et sa vallée longitudinale qui se termine au Cap Horn. Des plans de glaciers sonores vertigineux aux vues aériennes de la Patagonie, les panoramas somptueux émaillent le documentaire presque lyrique et implacable à la fois. L’exilé de 78 ans rend grâce à l’eau, cet or bleu si cher aux Amérindiens de Patagonie attachés au respect de la nature dont ils épousaient le rythme. 

Résistance

Parmi les longs métrages, trois films péruviens étaient présentés. Canción sin nombre (« Ballade sans nom« ) de la prometteuse Melina León nous a particulièrement émus. Dans un format 1.85, la réalisatrice diplômée en cinéma à l’Université de Columbia signe, avec une infinie délicatesse, un premier film intime et lumineux qui a reçu une mention spéciale du jury. A Lima, Georgina Condori (Pamela Mendoza), paysanne des Andes isolée, face à une administration corrompue accouche, gratuitement dans une fausse clinique. Aux prémices de ce projet, la cinéaste s’inspire des faits révélés par son père Ismaël León sur un scandale de trafic d’enfants et sur fond de guerre civile péruvienne dans les années 1980. Sans concession, la tragédie historique met brillamment en images une série d’articles parus dans le journal de son père La Republica, dans un noir et blanc très léché, à l’image des heures sombres du pays. Ainsi, Canción sin nombre séduit immanquablement par son réalisme esthétique mais surtout par l’évidence de la grâce, symbolisée par l’interprétation bouleversante de son héroïne, victime noble et profondément forte face à l’injustice. Un trésor de résistance.

 Et aussi présenté pour la première fois en Europe, La Visita du jeune réalisateur argentin Jorge Leandro ColásLe documentaire précieux explore avec rigueur et sobriété la dynamique de la prison surpeuplée de Sierra Chica, l’une des plus anciennes du pays, à 250 kilomètres au sud-ouest de Buenos Aires. A travers un renversement iconographique, c’est le féminin qui est observé dans cet univers froid et contraint tel un bruissement de vie aux multiples visages. Le film s’attache à documenter avec un profond respect la routine brute de ces femmes qui rendent visite, semaines après semaines, à leurs proches confrontés à l’enfermement. Clair-obscur autour de ce lieu invisible, elles convergent et s’amassent dans une file d’attente interminable. Tourné entièrement à la périphérie, à l’extérieur de la prison, on pénètre au cœur d’une économie parallèle avec ses épiceries, bars et pensions. Avec sensibilité et une dose de critique sociale, La Vista décrit sans filtre un monde en dehors du monde et une attente éprouvante et solidaire.

 Réalité sociale dépeinte également dans le premier long métrage « La Arrancada » en compétition du réalisateur brésilien Aldemar Matias. À travers les relations d’une mère et de sa fille, le document nous plonge dans la vie quotidienne d’une jeunesse cubaine à l’avenir incertain

La Arrancada Trailer (French) from Dublin Films on Vimeo.

De la Patagonie au Rio Grande : un voyage pluridisciplinaire 

Ouvrant sur la mer de cette destination prisée du Pays basque français, une multitude d’évènements colorés – où la gratuité est de mise- ont enrichi le florilège de films pour ceux qui ont préféré les pistes buissonnières des sections parallèles. Conférences, concerts, expositions, cours de salsa et rencontres littéraires affirment sans détour la pluridisciplinarité soignée du festival. Le cycle de conférences animé par l’historien Olivier Compagnon, qui enseigne à la Sorbonne et à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine, a fait le plein alors qu’à la gare du midi, le concert de l’illustre groupe cubain Septeto Santiaguero, clou du festival, a propagé la musique populaire traditionnelle de Cuba jusque tard dans la nuit. Les bras étaient en l’air et les chaloupements extatiques.

Le palmarès complet de la 28ème édition du festival Biarritz Amérique Latine :

 FICTIONS

  • Abrazo du meilleur film : LA FIÈVRE (A FEBRE) de Maya Da-Rin (Brésil, France, Allemagne) et mention spéciale : CANCIÓN SIN NOMBRE de Melina León – Pérou, Espagne, Etats-Unis
  • Prix du jury : LA VIE INVISIBLE D’EURÍDICE GUSMÃO de Karim Aïnouz (Brésil, Allemagne)
  • Prix du Syndicat Français de la Critique de Cinéma LA VIE INVISIBLE D’EURÍDICE GUSMÃO de Karim Aïnouz – (Brésil, Allemagne) et mention spéciale : LAS BUENAS INTENCIONES d’Ana García Blaya (Argentine)
  • Prix du public fiction : LA LLORONA de Jayro Bustamante – (Guatemala, France)

DOCUMENTAIRES

  • Prix du meilleur documentaire : LA VIDA EN COMÚN d’Ezequiel Yanco (Argentine, France)
  • Prix du public documentaire : LA BÚSQUEDA de Daniel Lagares et Mariano Agudo (Pérou, Espagne)

COURTS-MÉTRAGES

  • Prix du meilleur court métrage : O MISTÉRIO DA CARNE de Rafaela Camelo (Brésil) et mention spéciale : HOGAR de Gerardo Minutti

Visuel : Affiche officielle

Une playlist à quatre mains
Jeanne Plante est chafouin et même si c’est mal, ça nous fait vachement de bien !
La Rédaction

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