Cinema
Cannes 2022, Un certain regard : The stranger, intense film formaliste sur des gens formels

Cannes 2022, Un certain regard : The stranger, intense film formaliste sur des gens formels

16 juin 2022 | PAR Geoffrey Nabavian

Dans une Australie un peu cafardeuse et perdue, des enquêteurs, dissimulés, sont lancés aux trousses d’un homme étrange peut-être criminel. Comment l’attraper ? Un film fascinant et viscéral.

Un barbu aux yeux habités par une flamme curieuse, moitié clairvoyant moitié total illuminé, revient en Australie. D’emblée, il prend le chemin des affaires peu légales, faisant de multiples rencontres avec des hommes remarquablement peu recommandables, et croisant aussi sur sa route un petit délinquant plein d’entrain, qui devient quasiment son ami. C’est en réalité un infiltré en cheville avec des enquêteurs, qui suivent l’homme à la barbe broussailleuse, car ils le soupçonnent d’avoir enlevé un enfant dans le passé. Ils mettent en scène certaines des situations que les deux voyageurs traversent, afin d’obliger leur suspect à parler et avouer. Entreprise périlleuse, tant il ne laisse rien transparaître de lui-même.

Au départ acteur, Thomas M. Wright signe ici un long-métrage tout en coupes nerveuses dans son montage – dirigé par Simon Njoo –  et tout en atmosphère faussement nimbée de soleil. Son scénario fait enchaîner à ses personnages rencontres – dissimulant parfois des pièges policiers – et vagabondages, sur le chemin de nouvelles affaires louches à traiter. Ce cocktail, qui a pour liant une remarquable précision toute entière portée sur les détails vraiment importants de chaque situation, aboutit à un résultat vertigineux, à une promenade d’apparence tranquille dans une Australie interlope qui ne livre pas toute sa substance tout de suite, tout en passionnant d’emblée. C’est là la vraie réussite de The Stranger : si l’insistance est mise sur des éléments, elle s’avère néanmoins suprêmement bien dosée et aide ces points de détail à conserver leur mystère. Résultat rare.

Ici, les partis-pris s’avèrent très tenus, pour servir à la fois l’intelligence et l’humanité – parfois atroce – du sujet. Ainsi la photographie de Sam Chiplin enveloppe-t-elle souvent les plans d’une teinte grise, mais d’une manière justifiée, comme pour être signifiante et en même temps donner à sentir l’ombre et le mystère de ce qui s’agite à l’écran. Et en fin de compte, la recherche de formalisme qui sous-tend le film paraît en accord avec ce qu’il montre et raconte : il ne fait pas avancer son récit et ses personnages vers un point absolu, il les amène à (se) chercher, à fouiller, et surtout à repasser sur les mêmes idées et dans les mêmes contextes. Comme pour dénicher la réponse juste. N’adoptant pas la forme d’un work-in-progress, il joue plutôt la carte de la grande maîtrise. Mais pas pour regarder de haut son sujet et ses personnages : pour faire ressortir les processus de doute qui les habitent dans toute leur superbe.

Il ne reste plus dès lors qu’à admirer et suivre les interprètes au cœur des ténèbres de ce récit, où certains tentent de faire poindre une lueur, tout entier concentrés sur leur tâche à l’écran, et enchaînant les tentatives le plus énergiquement qu’ils peuvent, dans le cas des enquêteurs. Avec par ailleurs surtout, au centre, dans le rôle de celui qui joue double jeu, Joel Edgerton – qui arbore souvent ici une paire de lunettes noires, allant particulièrement bien à son visage massif – et Sean Harris, le soupçonné, qui livre une interprétation remarquable, complètement sur un fil tendu entre ce que l’on connaît et un ailleurs inquiétant. Baignant dans le formalisme, lui aussi, mais uniquement en lui-même, et exclusivement concentré sur ce qui le concerne et l’anime. Un esprit très tordu que l’on touche du doigt.

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Visuel : © See-Saw Films

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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