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The lighthouse de Robert Eggers : le gris du feu

The lighthouse de Robert Eggers : le gris du feu

12 décembre 2019 | PAR Xavier Prieur

En quittant les prairies et les forêts de son premier long métrage The Witch pour une île dangereuse et rocheuse — située également en Nouvelle-Angleterre — le réalisateur américain Robert Eggers continue son exploration des mythes et des légendes avec son film présenté cette année à la Quinzaine des réalisateurs : The Lighthouse.

La solitude et la folie. Il place sur cette île un vieux gardien de phare acariâtre (Willem Dafoe) et un apprenti volontaire mais maladroit (Robert Pattinson). Leur mission est simple : entretenir le phare et le garder en état de marche. Comme dans son fabuleux film précédent, la nature, hostile, encercle et isole les humains. Grâce à une maîtrise parfaite de l’image (en noir et blanc et en format quasi carré), du cadrage, de la lumière et de la réalisation, le jeune cinéaste nous installe immédiatement dans un huis clos angoissant dans lequel les éléments, les chimères et — peut-être — les dieux vont se déchaîner contre les deux occupants du phare.

Dans ce monde coupé du monde, seul des titans peuvent survivre. Il faut être plus fort que sophistiqué, plus sauvage que courtois, plus agressif que patient. Alors les deux hommes parlent mal, se parlent mal, fument beaucoup, boivent, tentent de dominer l’autre, s’épuisent, souffrent, pètent, se masturbent et s’ennuient. L’horreur, si nous devions placer ce film dans cette catégorie, vient avant tout de la solitude qui nous traverse au fur et à mesure que le film avance. Cette solide solitude qui pousse lentement les hommes — surtout les plus prétendument costauds — dans la folie. Une folie qui s’installe doucement en eux parce qu’ils sont obligés de réfléchir à ce qu’il se passe sous, au-dessus et autour d’eux, de penser à ce qui les a amenés ici. Bien sûr, il y a les légendes marines qui se font plus fortes quand les tempêtes et l’obscurité arrivent. Les sirènes et les monstres marins dont les contes parlent si intensément qu’ils ne peuvent qu’exister lorsque la nuit tombe et que les vagues se fracassent sur les récifs. Quand la frustration sexuelle arrive, les belles sirènes s’échouent sur les rochers, hurlent comme elles hurlent dans L’Odyssée d’Homère. Quand le feu inaccessible vire à l’obsession et inflige à celui qui tente de l’approcher le châtiment de Zeus.

Une mise en scène radicale et une ambiance macabre.Dans ce petit univers trempé, seul compte le maintien en vie de la flamme du phare qui grise les deux hommes, les transforme mentalement et physiquement. Leur tâche devient un sacerdoce sans but, les change en bêtes de somme, en mauvais humains, en idiots utiles. Il n’y a de tendresse entre les deux hommes que lorsqu’ils sont ivres morts ou à bout de force. Les personnages — comme les comédiens — sont malmenés et acculés dans les recoins de leur humanité. Ces deux titans abandonnés doivent-ils continuer à protéger les hommes ou sauver leur peau ? Qu’est-ce qui les pousse à se sacrifier pour les autres humains alors qu’ils se transforment peu à peu, tel Prométhée et Epiméthée, en frères ennemis ? L’altruisme, nous répondrait la mythologie. La folie, nous répond Robert Eggers.

The Lighthouse est un film audacieux, rendu puissant par la radicalité de sa mise en scène, son ambiance macabre et la psyché de ses personnages. Un roc aux contours acérés, quelque part entre Nosferatu et les films muets de Guy Maddin (on pense bien entendu au phare de Des Trous dans la tête) Le résultat formel est maintenu à un très haut niveau jusqu’à l’ultime scène du film qui laisse sur nos rétines les contours d’un tableau de Gustave Moreau et l’eau salée de l’océan.

The lighthouse de Robert Eggers (canadien, américain — 2019 — 109 minutes)
Date de sortie : 18 décembre 2019
Interprètes : Robert Pattinson, Willem Dafoe, Valeriia Karaman
Copyright : ©Universal Pictures International France

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