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Sarlat: « Nos frangins », Rachid Bouchareb touche au coeur

Sarlat: « Nos frangins », Rachid Bouchareb touche au coeur

10 novembre 2022 | PAR Olivia Leboyer

Nos frangins

Rachid Bouchareb livre un film fort et juste sur le contexte de l’affaire Malik Oussekine. Nous sommes en 1986, et le portrait de la jeune génération résonne encore douloureusement aujourd’hui.

Le pari était risqué : filmer l’affaire Malik Oussekine, à partir d’archives télévisées croisées avec des scènes jouées par des acteurs connus (Reda Kateb dans le rôle du frère de Malik, Raphaël Personnaz dans celui d’un inspecteur de l’IGS), sans que l’on voie les coutures. Et surtout, croiser l’affaire Malik Oussekine, restée dans les mémoires, à un autre crime, commis par un policier sur le jeune Abdel Benyahia à Aubervilliers. Rachid Bouchareb réussit à fondre ces deux histoires ensemble, sans les distordre. Avec simplicité, respect, le réalisateur restitue toute sa place à chacune de ces deux morts inacceptables. Les deux jeunes hommes ont un nom, une histoire, une personnalité, qui gardera pour toujours son mystère, pour ses proches comme pour le spectateur.

C’est sur le visage de Jacques Chirac, se félicitant de la loi Devaquet, que s’ouvre le film. Sur le générique, la chanson « Y a d’la haine » des Rita Mitsouko : « On n’a pas que d’l’amour à vendre / Y a d’la haine / Y a d’la haine aussi. » Nerveux, minutieux, le récit se met en place, entre les manifestations étudiantes fédératrices et la présence sourde et terrifiante des policiers voltigeurs armés de matraques. Nous entendrons des paroles politiques, laissées à notre appréciation : Charles Pasqua, bien sûr, Jacques Chirac, François Mitterrand, Pierre Mauroy, Noël Mamère (alors journaliste). Nous entendrons aussi le discours cynique du directeur de l’IGS, les doutes de son inspecteur (excellent Raphaël Personnaz), la déposition d’un des policiers voltigeurs incriminés.

La violence n’est jamais montrée frontalement. Le grondement des motos en meute, la vision d’une matraque, n’en sont que plus frappants. Le regard de Rachid Bouchareb est constamment juste, attentif à la douleur extrême des familles, sans exhibition. La famille Oussekine et la famille Benyahia, en proie à la même stupeur, à la même souffrance, réagissent avec leurs moyens, bien différents. Le frère de Malik, joué par Reda Kateb (comme toujours, magnifique), a réussi dans la vie, il sait s’exprimer, choisir un bon avocat et mobiliser l’opinion publique. Le père d’Abdel, joué par Samir Guesmi (bouleversant), démuni, sidéré, met du temps à comprendre l’inconcevable : que la police lui a menti.

Rachid Bouchareb n’en rajoute pas, les faits parlent d’eux-mêmes, édifiants. A cette horreur répondent les prières rituelles d’un employé de la morgue africain, ou les quelques plans d’un Malik Oussekine et d’un Abdel Benyahia bien vivants, doux et généreux. L’intégration, la cohésion sociale, idéaux souvent trompés, et qui, aujourd’hui encore, font l’objet de débats où le racisme pointe. Le titre du film fait référence à la chanson « Petite » de Renaud, emblématique de la jeunesse des années 1980 et qui clôt ce film pour nos frangins d’hier et de demain : « Vous n’aurez pas ma haine« , entend-on bien.

Un film nécessaire, en particulier pour ce public lycéen de Sarlat, trop jeune pour avoir connu l’affaire Malik Oussekine.

Nos frangins de Rachid Bouchareb, France, 2022, 1h32, avec Reda Kateb, Raphaël Personnaz, Lyna Khoudri, Samir Guesmi, Lais Salameh, Adam Amara, Wabinie Nabie, Gerard Watkins. Festival de Sarlat, en compétition. Sortie le 7 décembre 2022.

visuels: photo officielle du film.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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