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Rencontre avec Iryna Tsilyk, la réalisatrice de « The Earth is blue as an orange »

Rencontre avec Iryna Tsilyk, la réalisatrice de « The Earth is blue as an orange »

10 juin 2022 | PAR Maud Tenda

Sorti le 8 juin, The earth is blue as an orange, est le premier long métrage documentaire de la réalisatrice ukrainienne Iryna Tsilyk. La jeune femme filme pendant un an le quotidien d’Anna, une mère qui élève seule ses enfants à Krasnohorivka, ville du Donbass toute proche du front. Les adolescentes de la famille sont passionnées de cinéma, la famille tourne ensemble le premier court-métrage réalisé par l’aînée qui raconte le quotidien de la famille sous les bombes, jouer la guerre devient alors un exutoire.

Vous avez réalisé auparavant des courts-métrages de fiction, notamment La Maison en 2016. Que préférez-vous entre l’expérience de tournage de la fiction ou celle du documentaire ?

Je me sens encore débutante, j’ai toujours aimé essayer différentes choses, c’est trop tôt pour décider. J’aime les formes hybrides qui mélangent fiction et documentaire comme on en voit de plus en plus. Je me suis récemment passionnée pour le documentaire animé et j’aimerais beaucoup en réaliser un. J’ai déjà réalisé un court-métrage documentaire sur des portraits de femmes soldats ; après, je me suis plongée dans ce nouveau projet The Earth is blue as an orange. Quand tu filmes de vraies personnes, tu filmes aussi leurs vraies peurs, leurs vrais rêves, donc il faut faire très attention. Le plus grand challenge pour moi, ça a été le sens de la responsabilité, j’avais peur de les blesser. D’un autre côté, réaliser des documentaires c’est très particulier, car tu n’as pas de deuxième prise, j’aime l’idée d’attraper le moment parfait, au bon moment, en sachant qu’il ne se reproduira pas. Je me suis sentie très chanceuse parce que la famille était bienveillante avec nous, une symbiose s’est créée.

Étant donné que la famille est passionnée de cinéma, était-ce plus simple pour eux de s’habituer à la présence de l’équipe technique dans leur quotidien ?

En réalité, ce ne sont pas des professionnels du cinéma, les adolescentes avaient une petite expérience de tournage, car elles ont participé à un camp pour jeunes cinéastes où j’ai travaillé. Ensuite, elles ont partagé leur passion du cinéma avec le reste de la famille. Mais en réalité, ils ne s’attendaient pas à un tournage aussi long.

Mais Anna, la mère de famille, semble très professionnelle, elle choisit les plans avec sa fille, discute du scénario ?

Oui elle m’a beaucoup inspirée. Elle est mère d’une famille nombreuse, mais elle trouvait le temps d’étudier toute seule le cinéma. Je me rappelle qu’elle recherchait sur Google comment faire du montage vidéo, comment écrire un scénario. Toute la famille a participé à la réalisation du court-métrage de l’aînée, ils vivent dans une zone de guerre très dangereuse, mais, en même temps, ils avaient ce pouvoir de création et l’inspiration pour tourner quelque chose. On a été chanceux parce qu’ils aiment le cinéma, mais je dois avouer que parfois, ils étaient un peu ennuyés. Ce n’est pas facile de laisser quelqu’un entrer dans sa vie pendant un an. On a passé tellement de temps ensemble, on vivait chez eux, mais à la fin nous sommes devenus amis, ça a été un long voyage.

The Earth is Blue as an Orange – FA ultracourt from Juste Doc on Vimeo.

Nous avons beaucoup aimé le fait que vous preniez le temps de filmer les activités quotidiennes de la famille, comme lorsque Anna donne un bain à la tortue ou lorsqu’une des jeunes filles joue de la trompette dans le salon. Le quotidien d’une famille qui vit en zone de guerre devient plus réaliste pour quelqu’un qui n’y vit pas, car on prend conscience que la guerre ce n’est pas que des combats et de la violence, c’est aussi le quotidien qui tente de subsister. Filmer les petits bonheurs du quotidien était important pour vous ?

Oui, c’était un de mes objectifs, parce que vous savez, ça fait huit ans qu’il y a la guerre dans le Donbass, et ceux qui sont loin de cette réalité-là pensent que les gens sont en permanence fixés sur la guerre, mais c’est impossible, on essaye de vivre une vie normale. Et c’est crucial de vivre pleinement, de faire des choses normales, d’aimer, de rire, de jouer de la musique, car on ne peut pas mettre sa vie sur pause, surtout quand on ne sait pas quand la guerre se terminera. C’est étrange quand tu vois les enfants qui ont grandi avec la guerre, et qui sont habitués à cette réalité et à cette routine, ils ne font, par exemple, plus attention aux bruits des bombardements. J’ai essayé de trouver une lumière au bout du tunnel, ce n’est pas seulement important pour mes personnages, mais aussi pour moi, en tant qu’Ukrainienne, en tant que mère, en tant qu’artiste.

Dans le film on voit la plus grande des deux jeunes filles postuler pour une école de cinéma, quel futur ont les jeunes cinéastes comme elle maintenant en Ukraine ?

Il y a eu un grand élan dans le cinéma ukrainien ces dix dernières années et cela a été très inspirant pour moi en tant que réalisatrice, mais maintenant, on se sent paralysé, car il n’y a plus de budgets pour faire des fictions. De nouvelles formes de documentaires vont probablement voir le jour, car on n’a pas besoin d’un gros budget pour filmer, on peut très bien filmer avec son smartphone. La jeune fille, dans le film, est maintenant une étudiante en cinéma en quatrième année, elle est partie en Lituanie et a trouvé là bas du travail dans le cinéma. Mais il y a tellement de jeunes qui avaient des rêves et des plans, ils ne veulent pas seulement être des réfugiés, ils veulent revenir et travailler en Ukraine. Moi je pense que le cinéma ukrainien va survivre, c’est sûr.

Certains réalisateurs ukrainiens comme Oleksandr Mykhed appellent à boycotter ou mettre en pause le cinéma russe, qu’en pensez-vous ?

Pour moi, le mot boycotter est trop fort, mais je crois vraiment que l’on devrait mettre en « stand-by » la culture russe, car on est en guerre et, selon moi, on assiste à un génocide du peuple ukrainien ; des citoyens meurent tous les jours, ce n’est pas le moment d’organiser des festivals de cinéma russe. La guerre doit s’arrêter, la Russie doit admettre ses fautes ; après seulement, on pourra penser à un dialogue. On a cette histoire postcoloniale douloureuse derrière nous et c’est difficile pour moi de voir que beaucoup d’Européens nous voient encore comme faisant partie de l’empire russe. Je crois que la culture russe est aussi coupable, car elle a participé, au fil des siècles, au regard impérialiste de la Russie sur l’Ukraine.

On a l’impression à la fin du documentaire d’avoir vu davantage de moments de joie que de tristesse. Un des seuls moments où les membres de la famille évoquent leurs peines c’est lorsqu’ils parlent chacun leur tour face caméra. Le fait de rejouer la guerre dans le film de fiction réalisé par la jeune fille et de parler devant la caméra est-il un exercice cathartique ?

Oui, c’était un des moments les plus forts du tournage. Durant tout le temps où j’ai vécu avec eux, ils riaient lorsqu’ils parlaient des premières années difficiles de guerre, c’était très dérangeant pour moi, mais j’ai finalement compris que c’était une forme de protection. Lorsqu’ils ont décidé de s’interviewer les uns les autres devant la caméra, ce fut alors la première vraie conversation sérieuse entre la mère et les enfants sur le sujet de la guerre. Et j’ai compris que les masques étaient tombés et que c’était très douloureux pour la mère d’entendre ses enfants parler de leurs traumatismes. C’était comme une thérapie parce qu’ils ont enfin décidé de parler, c’était très important pour eux, comme nous. Plus tard, ils m’ont dit que, lorsqu’ils ont vu mon film, ils ont pu se voir d’un autre point de vue, et réaliser beaucoup de choses sur eux. Le cinéma peut aussi être un outil thérapeutique.

Enfin comment vont-ils maintenant ?

L’hiver dernier, on voulait aller ensemble à la première du film en Lituanie. On a acheté des billets pour toute la famille et ils sont d’abord venus à Kiev pour qu’on puisse y aller tous ensemble, mais en deux jours la Russie a commencé à bombarder Kiev. J’étais complètement perdue, car je devais décider pour ma famille et je me sentais en même temps responsable de cette famille-là. Les premières nuits, ils ont dormi dans le métro comme beaucoup d’autres habitants et, ensuite, on a décidé de les aider à partir pour Vilnius, grâce à nos contacts là-bas. Maintenant ils vont bien, les plus grands ont trouvé du travail, mais ils me répètent à chaque fois, que l’Ukraine leur manque beaucoup, ils sont très attachés à leurs racines, on le voit dans le film. Maintenant, ils ne savent même pas si leur maison a été détruite ou non et s’ils pourront retourner chez eux.

visuels (c) Juste Doc 

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Maud Tenda

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