Opéra
Madame Butterfly par Fabio Ceresa : dignité, sobriété et douceur

Madame Butterfly par Fabio Ceresa : dignité, sobriété et douceur

10 juin 2022 | PAR La Rédaction

L’opéra de Rennes offrait à son public le 8 juin une production de Madame Butterfly de Puccini interprétée par l’Orchestre national des Pays de la Loire dirigé par Rudolf Piehlmayer, la soprano Anne-Sophie Duprels et le ténor Sébastien Guèze. Dans une mise en scène toute en douceur et sobriété, Fabio Ceresa nous glisse élégamment dans l’imaginaire d’une héroïne éthique, sincère et fragile.

Par Angélique Dascier

Jouée douze fois en quelques semaines entre les opéras de Rennes, de Nantes et d’Angers, cette programmation bénéficie d’une double distribution pour les rôles de Cio-Cio-San (Anne-Sophie Duprels/Karah Son) et de Benjamin F. Pinkerton (Sébastien Guèze/Angelo Villari), tant les rôles sont exigeants vocalement, et peut-être aussi pour favoriser l’exposition d’artistes bien malmenés ces derniers mois.

La modernité peut-elle s’affranchir d’un regard sur la tradition ?

Bien qu’une lumière trop vive éclaire la fosse, tenant le spectateur à distance de la magie harmonieuse de la mise en scène, cette dernière ne peut qu’être saluée. Le décor simple, immuable est modelé par une mise en lumière sobre et soignée ainsi que par une modulation de l’espace reposant sur un jeu de parois de papier patiné évoquant la tradition architecturale des maisons japonaises.

La sobriété est également palpable dans les costumes. Ici nulles couleurs chatoyantes nuls fils dorés, nulles ombrelles exotiques. Les couleurs naturelles des kimonos et des ceintures varient du blanc au beige, du brun de la terre humide au bleu d’un ciel gris. Seul le manteau nuptial de Madame Butterfly se pare de rouge sang et de détail d’or et de nuit. Les corps disparaissent sous une lourde masse de tissus vaporeux aux abords desquels les mains de Manuela Custer (Suzuki) et d’Anne-Sophie Duprels organisent des mouvements d’une grâce irréelle. Les chevelures sont juste retenues et les chignons sont réservés à quelques-uns dont l’entremetteur Goro – le sien, très travaillé, lui donne d’ailleurs des allures de capricorne des maisons.

Décors, costumes et mise en scène nous donnent ainsi à voir un Japon aux traditions millénaires se confronter à une modernité désorientée incarnée par Pinkerton. Les gestes mesurés, chorégraphiés, délicats de Cio-Cio-San et de Suzuki s’opposent aux manières rustres de l’officier étranger qui moque et se complaît dans l’ignorance. Comme pour appuyer cette contradiction, Sébastien Guèze pose une retenue sur sa propre voix au cours du premier acte. Le ténor semblait alors se laisser couvrir par l’orchestre. Il est vrai qu’il n’est pas aisé d’endosser le rôle de l’être aimé le plus détestable de l’opéra ! Heureusement pour le public rennais, le chant de Pinkerton devait retrouver toute sa force pour exprimer des remords bien tardifs au troisième acte. De sa voix tout à la fois fragile et engagée, en tension, la soprano Anne-Sophie Duprels teinte de son côté le chant de Cio-Cio-San d’une texture douloureuse portant et servant tout à la fois le drame narratif et la délicate beauté de la partition de Puccini.

Les choix de la mise en scène amènent le spectateur à dépasser la question de l’altérité suscitée naturellement par l’histoire de Madame Butterfly et à se placer sur le terrain d’une vérité à explorer entre tradition et modernité. La certitude qu’a le monde moderne de sa supériorité pragmatique et éclairée est ainsi confrontée à la confiance d’un cœur digne, empreint d’une tradition ancienne, intègre, là où ne peut exister que la joie ou la douleur. Alors que Cio-Cio-San accueille Pinkerton au plus profond de son âme, ce dernier, parangon du progrès, par ignorance et suffisance assemble d’abord les pièces du cercueil de l’espérance, du cœur tourné vers l’autre et, par lâcheté, finit par le clouer.

Et l’orchestre ? Et le Chœur ?

L’orchestre national des Pays de la Loire, dirigé pour la première fois avec bonheur par le chef Rudolf Piehlmayer, se met au service de l’œuvre et des chanteurs pour interpréter une œuvre douce et nuancée où la fureur point à l’issue. De même, le Chœur d’Angers Nantes Opéra prend toute sa part à l’éblouissement, notamment dans le spectacle élégant des pétales et des papillons dansant dans le ciel lors de l’air muet d’une beauté saisissante.

Madame Butterfly, de Giacomo Puccini, Opéra de Rennes, les 10 et 14 juin à 20h00 et le 12 juin à 16h00. Opéra sur grand écran le 16 juin à 20h00 à Rennes, Nantes, Angers et 32 villes de Bretagne et des Pays de la Loire et en direct sur 7 télévisions locales et les radios locales de Radio France et en différé le 2 juillet à 20h00 dans Samedi à l’opéra sur France Musique. Plus d’informations.

Alors que la saison se termine, ne manquez surtout pas à l’opéra de Rennes, le 23 juin à 19h30, 20h30 et 21h30 le concert de fin d’études de trois élèves en chant lyrique très prometteuses du Pont supérieur de Bretagne (PESSV), Laura Jarrel, Orelle Pralus et Sarah Rodriguez (entrée gratuite / réservation à partir du 11 juin) et gardez un œil sur la programmation estivale de l’opéra de Rennes, Désir d’été.

Visuels : (c) D Perrin. 

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