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Nurith Aviv : « Les mots sont performatifs »

Nurith Aviv : « Les mots sont performatifs »

30 mars 2022 | PAR Yaël Hirsch

La réalisatrice Nurith Aviv poursuit son travail sur la langue avec Les mots qui restent, en salles depuis le 9 mars.  Comme dans Yiddish, six personnes parlent.  Ici de langues parlées par les juifs d’Espagne, de Grèce, d’Afrique du Nord et d’Arabie. Ce sont des langues menacées de disparition et qui ont bercé leur enfance. Des mots qui restent fait l’objet de projections avec des rencontres importantes au cinéma les Trois Luxembourg, jusqu’au 12 avril.  

Lire notre critique

Le film commence sur le nom de Dieu. Pourquoi? 

Les protagonistes de mon film parlent des effets sur le corps des mots dits ou seulement entendus dans leur enfance. Les mots sont ceux de langues différentes qui, à un moment donné de leur histoire, ont toutes été écrites en lettres hébraïques. Ces lettres sont le corps de la langue. Le nom de Dieu en quatre lettres, le tétragramme, est ce mot qui s’écrit, mais qu’il est interdit de dire, interdit de prononcer. Il a un statut d’exception dans la langue. C’est avec lui que j’avais envie de commencer le film, commencer par un souvenir d’enfance où cet interdit était transgressé.

Et ensuite vous montrez une série de documents. Lesquels ?

J’avais envie de filmer de très près ces lettres hébraïques dans lesquelles toutes les langues de la diaspora se sont logées. Il existe des dizaines de langues écrites avec ces lettres. Les petits garçons juifs à partir de l’âge de trois ans apprenaient à lire la Torah en hébreu et lorsqu’ils ont voulu transcrire la langue qu’ils parlaient, ils l’ont fait avec le seul alphabet qu’ils connaissaient : l’alphabet hébraïque. J’ai ainsi pu trouver et filmer des documents parfois rares écrits dans ces lettres, des textes en judéo-arabe, en judéo-espagnol et judéo-persan.

Qui sont les six personnes du film. Toutes ont fait du signe un métier…

Tous parlent des langues parlées par les juifs : haketia, judéo-persan, judéo-libyen, judéo-arage… Et tous ont fait quelque chose avec ces langues. Tous ont la musique de la langue. Ils ont fait des recherches. Je connaissais trois d’entre eux depuis longue date, mais je ne savais pas qu’ils parlaient ces langues : Aldo Naouri,  qui est un ami de longue date, Anna Angelopoulos et Anat Pick, dont je suis le travail depuis longtemps. Les autres, Line Amselem, Jonas  Sibony et Zohar Elmakias… j’avais pu entendre parler de leur travail, mais je ne les connaissais pas. Ils n’avaient rien à voir et tout d’un coup ils se retrouvent dans le même film.

Quel est le statut de langue du secret et de l’interdit  pour ces langues ?

Anna Angelopoulos ignorait qu’elle était juive et que la langue que sa mère parlait au téléphone était le judéo-espagnol. Cette langue lui était interdite. Et c’est par un grand détour, dans des contes racontés en judéo-espagnol par des blanchisseuses des Balkans, et transcrits phonétiquement par une linguiste anglaise d’avant-guerre qui ne parlait pas la langue, qu’Anna va retrouver les mots de sa mère. Le père d’Anat Pick a interdit de parler à la maison le judéo-persan, la langue commune entre la mère d’Anat et sa grand-mère. Le père, en bon sioniste, a imposé l’usage exclusif de l’hébreu. Anat soupçonne qu’en fait, son père ne supportait pas la “persian connexion” entre sa femme et sa belle-mère et empêchait ainsi sa fille d’en faire partie. Cela n’a pas empêché Anat, imprégnée par les sons de cette langue si souvent entendue dans la cuisine de la grand-mère, de devenir créatrice d’une “sounds poetry » inventée par elle.

La magie est-elle plus importante pour la culture judéo-arabe que pour la culture judéo-allemande ?

Je ne sais pas, je ne suis pas spécialiste, mais ce qui me frappe dans la magie c’est cette croyance dans le pouvoir des mots. Les mots sont performatifs.

Comment avez-vous procédé pour choisir les mots qui sont prononcés au début de chaque interview ?

Chaque personne a choisi cinq mots liés à son enfance et qui l’ont marqué. Souvent ce sont des mots liés à la nourriture. Ainsi on a deux fois la courgette, la tasse de thé et la théière, le rideau… Des mots tendres ou moins tendres de la mère, mais aussi d’autres mots ou expressions chargés d’une grande émotion.

À chaque film vous organisez des projections-rencontres aux Trois Luxembourg. Qu’avez-vous déjà appris de ces rencontres pour Des mots qui restent et qu’attendez-vous des prochaines rencontres ? 

Les rencontres sont un prolongement du film. Les intervenants sont souvent des personnes qui m’accompagnent depuis des années et qui créent ainsi une sorte d’intertextualité entre ce qui est dit dans mes différents films. Ils analysent, ils théorisent vers leurs champs, ils trouvent ainsi un écho psychanalytique, philosophique, littéraire ou autres, mais ils associent aussi avec leur propre expérience de vie. Je sens souvent beaucoup d’émotion de leur part, émotion qui se partage avec les spectateurs qui témoignent à partir de leur propre vécu des choses parfois encore jamais exprimées jusque-là. Cela fait maintenant 18 ans que je reviens au cinéma Les Trois Luxembourg qui accueille mes films avec les rencontres. Cela fait partie d’un seul dispositif conceptuel. Un peu comme une page du Talmud : au centre est écrit le sujet à traiter et autour il y a les commentaires. Il y a les commentaires dits par les protagonistes dans le film puis, dans la salle ; il y a les commentaires des commentaires dits par les intervenants que j’ai invités puis encore les commentaires des commentaires des commentaires dits par les spectateurs.

 

Prochaines projections-rencontres :

Dimanche 3 avril à 11h :  Nadav Lapid

Mardi 5 avril 21h :  Patrick Guyomard

Jeudi 7 avril 19h30 : Rosie Pinhas- Delpuech 

Dimanche 10 avril 16h : D. Rofé-Sarfati, M. Taïeb-Cohen, P. Laëthier.

Mardi 12 avril 21h10  : Yael Lerer 

 

Visuel : affiche du film

 

 

Agenda cinéma de la semaine du 30 mars
Dessin, peinture et scénographie aux Beaux-Arts de Paris
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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