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Noureïev, le merle blanc

Noureïev, le merle blanc

18 juin 2019 | PAR Raphaël de Gubernatis

 

Titré en Grande-Bretagne « Noureïev, le corbeau blanc », pour montrer combien le danseur russe était atypique, et inspiré par une biographie très documentée écrite par une journaliste anglaise, Julie Kavanagh, ce très bon film réalisé par l’acteur Ralph Fiennes évoque le destin de cet homme sans culture politique, mais trop fier, trop indépendant et trop amoureux de son art pour pouvoir se soumettre aux absurdités du totalitarisme communiste.

Plutôt que de périr broyé par un système destructeur, il se voit contraint, dans la panique, de demander l’asile politique en France. C’était en 1961, en pleine Guerre Froide. L’événement aura un retentissement énorme et fera entrer Rudolf Noureïev dans la légende.

Elégance discrète

C’est un film anglais. Pourquoi l’annoncer ainsi en préambule ? Parce qu’on y retrouve cette justesse de ton propre aux comédiens d’Outre-Manche, même si de nombreux interprètes proviennent ici de pays différents, comme les Russes qui eux aussi relèvent d’une grande école du jeu théâtral. Parce qu’on y admire cette direction d’acteurs qui est aussi une qualité propre au théâtre anglais. Parce qu’on y note ce refus de l’outrance ou des effets faciles qu’un tel sujet aurait inspiré à d’autres que Ralph Fiennes. Celui-ci réalise son film avec la même élégance discrète, la même réserve qu’il met, dans ce même film, à interpréter le personnage d’Alexandre Pouchkine qui devint le professeur de danse de Noureïev quand ce dernier fut admis à l’Institut chorégraphique d’Etat de Leningrad. Aujourd’hui rebaptisée Académie de Ballet russe Vaganova de Saint-Pétersbourg, l’école forme depuis le temps des tsars les danseurs du Ballet du Théâtre Marie, le Mariinsky, qu’au temps des bolcheviques on appelait Kirov.

En pleine Guerre Froide

En s’inspirant d’une biographie de Rudolf Noureïev, naguère rédigée par la journaliste anglaise Julie Cavanagh, et qui vient d’être traduite en français (« Noureïev, une vie », L’Archipel, éditeur), Ralph Fiennes n’a pas songé à résumer en un peu plus de deux heures la vie entière du danseur russe. C’eut été sans doute suicidaire. Il ne cerne que l’enfance misérable du petit Tatar né dans un train circulant sur les bords du lac Baïkal, son arrivée et ses premiers pas tumultueux à Leningrad, et enfin l’épisode emblématique qui fit passer Noureïev dans la légende : son succès phénoménal à l’Opéra de Paris, lors de la première tournée qu’y effectua, en plein Guerre Froide, le Ballet du Théâtre Kirov, puis sa demande d’asile en France, à l’aéroport du Bourget, pour ne pas avoir à retourner en Union Soviétique avec pour perspective d’y voir sa carrière artistique anéantie ou peut-être même d’y finir en prison.

Quelque chose de palpitant

De ce premier tiers de la vie du danseur, et tout en jonglant avec bonheur entre ces trois époques, Ralph Fiennes et son scénariste David Hare ont fait, tout en délicatesse, quelque chose de palpitant. Ceux qui ont côtoyé Noureïev et qui ont bien connu après coup cette période de son existence grâce à de nombreux écrits, dont en France une excellente biographie d’Ariane Dollfus parue en 2007 (« Noureïev, l’insoumis », Flammarion éditeur), ceux-ci revivront par le film, et avec un parfait naturel, tout ce qu’ils savaient. Les autres découvriront une existence contrainte par les terribles réalités de la vie en Union Soviétique et tout ce qui ne pouvait qu’étouffer un jeune homme certes insupportable et bientôt doté d’un ego démesuré, mais aussi un artiste exceptionnel qui ne pouvait que s’étioler dans un monde où l’exception était nécessairement malvenue. Toutefois, Ralph Fiennes ne donne pas de l’Union Soviétique du temps de Khrouchtchev une image caricaturale, sachant bien que vécue de l’intérieur la vie en Russie soviétique, pour détestable qu’elle ait pu être, était alors moins éprouvante que du temps de Staline. S’il n’en dévoile pas moins les raideurs délirantes, il sait dire les relations plus chaleureuses qui pouvaient survenir entre les citoyens et il traite avec intelligence et discernement les rapports que Noureïev entretiendra à Paris avec celui qui est chargé de le surveiller. Cela n’enlève rien au côté insupportable, révulsant, d’une telle surveillance policière, mais cela montre qu’un fonctionnaire du KGB pouvait être aussi autre chose qu’une brute aveugle et doctrinaire, quand bien même il demeurait au service d’un système totalitaire.

Comme dans une tragédie classique

Pour éviter un récit linéaire, Ralph Fiennes jongle donc avec trois périodes de la vie de Noureïev : son enfance très pauvre au cours des années 1940 à Oufa, capitale de la Bachkirie, un trou de province de plusieurs centaines de milliers d’habitants tout de même, situé non loin de l’Oural et des solitudes sibériennes ; ses quelques années à Leningrad où le moujik qu’il était découvre les arts avec un appétit d’ogre et une sensibilité hors norme ; son apparition à Paris où sa soif de vivre sa vie d’artiste et sa vie d’homme, son refus tout naturel de se plier à des normes absurdes et son émerveillement devant la vie et la culture parisiennes lui vaudront les foudres du système qui entend l’écraser en le renvoyant en Union soviétique cependant que le Ballet du Kirov poursuivait sa tournée dans la capitale anglaise C’est ce moment terrible, tout entier ramassé, comme dans une tragédie classique, en un seul lieu et en quelques heures passées à l’aéroport du Bourget, alors que Noureïev réalise soudain que sa vie risque d’être brisée, qui est l’un des grands moments, le plus grand moment de ce film. On y vit l’angoisse effroyable du jeune artiste qu’on écarte subitement de ses camarades en partance pour Londres pour lui assigner un autre vol le reconduisant à Moscou, la sidération des autres danseurs, la brutalité des agents du KGB, la présence d’esprit de ses tout nouveaux amis français, Pierre Lacotte venu lui dire au-revoir, mais surtout Clara Saint qui accourt en toute hâte de Paris, alerte la police française et souffle à Noureïev la seule façon d’échapper à ce drame qui se noue : se lancer vers les policiers en poste descendus dans le hall pour demander l’asile en France. Tout dans cette scène angoissante est rendu avec une rigueur qui force l’admiration… après avoir torturé le spectateur qui ne peut que s’identifier au danseur affolé par un destin près à le broyer.

Une main heureuse

Pour interpréter tous les protagonistes de cette vie qui au Bourget glissera dans une dimension stupéfiante et fera entrer Noureïev dans la légende, Ralph Fiennes et ses collaborateurs auront eu la main remarquablement heureuse. A commencer par le petit garçon au regard noir et volontaire qui interprète Rudolf enfant et que l’on voit regarder les trains qui le font rêver d’ailleurs ou entreprendre ses premiers cours de danse à Oufa. Là, une scène au cours de laquelle sa professeur de danse quitte la salle où elle enseigne est d’une admirable beauté : on croirait voir un tableau de genre de la fin du XIXe siècle chez un peintre nordique.
La mère et les trois sœurs du petit Tatar sont elles aussi d’une grande délicatesse. Une délicatesse qui surprendra qui les a vues, bien plus tard, épaisses et communes comme des filles de moujik, aux obsèques de leur frère.

Si l’on a cité Ralph Fiennes et son jeu tout en nuances et en réserve qui font de lui un personnage assez énigmatique, tout dévoué à son devoir d’enseignant de haut vol, on ne saurait oublier celle qui interprète le rôle de son épouse, Xénia. Mais avec eux les figures les plus marquantes sont évidemment la Clara Saint d’Adèle Exarchopoulos, parfaite d’élégance discrète, à l’image de son modèle, cette toute jeune femme qui avait été fiancée au fils d’André Malraux, mort tragiquement dans un accident, et qui fut alors admirable de sang froid et d’assurance pour savoir arracher Noureïev des griffes du KGB, sans jamais par la suite mettre son rôle en avant. Raphaël Personnaz est lui aussi très juste dans le personnage alors peu affirmé de Pierre Lacotte. De même qu’Alexei Morozov, remarquable dans le personnage de l’agent du KGB Strizhevsky. Les amateurs de ballet apprécieront sans doute la présence du danseur Serge Polunin qui figure dans le film le camarade
de Noureïev, Yuri Soloiev, en tournée avec lui à Paris.

Le type tatar

 

Le plus difficile était bien entendu de trouver quelqu’un pour interpréter ce personnage flamboyant qu’allait devenir Noureïev. Le danseur Oleg Ivenko, né en Ukraine et soliste du Ballet de l’Opéra d’Etat du Tatarstan, à Kazan, n’a sans doute pas la beauté vénéneuse, ni le charisme qu’eut Noureïev (et moins encore, sans doute, son épouvantable caractère et son incommensurable prétention), mais il en a le type tatar avec ses pommettes saillantes et, remarquablement dirigé par Fiennes, il est infiniment convaincant. Il est rare qu’un danseur parvienne à être un bon acteur, à l’exception récente d’un Mikhaïl Baryshnikov, et Ivenko est ici bon acteur. C’est en grande partie sur lui que repose le film et il assume cette tâche redoutable avec honneur.

On se régalera encore du climat soviétique si bien rendu dans le film, à Oufa comme à Leningrad, ou du Paris des années 1960, place de la République par exemple, là où était situé l’hôtel abritant les danseurs russes. Et le beau travail de la décoratrice Anne Seibel, comme celui de la costumière, Madeline Fontaine, sont à saluer.
Enfin, on aurait apprécié de voir la tête de Rudolf Noureïev si sa fin tragique n’avait pas interrompu sa trajectoire et s’il avait aujourd’hui le bonheur de se découvrir dans ce film. Nul doute, dédaigneux et méprisant comme il pouvait l’être, qu’il eut persifflé le travail de Fiennes ou celui interprétant son personnage. Nul doute aussi qu’il eut été secrètement très fier de voir sa destiné évoquée avec autant d’intelligence et de talent.

Raphaël de Gubernatis

« Noureïev », film de Ralph Fiennes, en salle dès ce 19 juin 2019. (titre en anglais « The White Raven -Le Corbeau blanc »)

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Raphaël de Gubernatis

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