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L’école du changement de Anne Schiffmann et Chergui Kharroubi : Apprendre pour être libre !

L’école du changement de Anne Schiffmann et Chergui Kharroubi : Apprendre pour être libre !

17 février 2020 | PAR Sylvia Botella

Le film documentaire L’école du changement de Anne Schiffmann et Chergui Kharroubi nous emmène le temps d’une année scolaire à explorer deux écoles secondaires à pédagogie active dans des quartiers réputés difficiles de Bruxelles : le Lycée Intégral Roger Lallemand de Saint-Gilles et l’école secondaire Plurielle Maritime de Molenbeek. Elles explosent les codes de l’enseignement « traditionnel » pour mieux réduire les inégalités sociales et faire des jeunes, des futurs citoyens à l’esprit critique, libres et responsables. À cette occasion, nous avons rencontré la réalisatrice Anne Schiffmann. Son enthousiasme est contagieux !

Revenons au début, comment est né le film documentaire L’école du changement ?
J’ai eu la chance de suivre l’enseignement secondaire à l’école Decroly à Bruxelles. J’ai toujours été convaincue par cette méthode. Mais je suis consciente aussi que les écoles secondaires à pédagogie active sont des écoles libres non confessionnelles, onéreuses et implantées dans les quartiers favorisés de la capitale, attisant l’entre soi.
Grâce à une professeure de mes filles, j’ai appris qu’une école à pédagogie active se créait à Molenbeek. J’y ai vu immédiatement le sujet d’un film documentaire intéressant. J’en ai parlé au réalisateur Chergui Kharroubi : il a été immédiatement séduit par l’idée, aussi. Il venait d’achever le film documentaire Molenbeek : génération radicale ? (2016) tourné avec José-Luis Pénafuerte au lendemain des attentats de Paris et Bruxelles. Molenbeek avait vu accourir les journalistes du monde entier après les attentats. Et s’était vu affublée de l’étiquette « berceau du Djihadisme en Europe », un stigmate encore bien (trop) présent. Chergui Kharroubi voyait donc, dans le projet du film, l’opportunité de parler autrement de Molenbeek. En outre, comme il l’explique souvent après les projections du film, il a grandi en Algérie, il y a suivi un enseignement « à l’ancienne ». Le maitre était face aux élèves qui devaient se taire et écouter. Et qui, à chaque erreur commise, se faisaient taper sur les doigts.
Nous voulions débuter le tournage au moment de l’ouverture de l’école secondaire Plurielle Maritime à Molenbeek en septembre 2017. La directrice de l’école Julie Moens et son équipe pédagogique trouvaient l’idée intéressante. Mais l’ouverture de l’école était un tel défi en soi, qu’ils se sentaient incapables d’accueillir en plus une équipe de tournage. Nous avons donc reporté le tournage du film de un an ; nous en avons profité pour faire le travail de repérage. À ce moment là, nous avons pris connaissance qu’une nouvelle école secondaire à pédagogie active ouvrait ses portes à Saint Gilles : le Lycée Intégral Roger Lallemand de Saint-Gilles (LIRL). Nous avons rencontré le directeur Tanguy Pinxteren et l’équipe pédagogique. Très vite, nous nous sommes rendus compte que les deux écoles secondaires communales partageaient la même ambition, celle de penser l’école autrement. Même si le changement au LIRL était plus profond puisqu’il déconstruisait complètement les codes de l’école traditionnelle en misant sur la transversalité et le contact des plus jeunes avec les plus âgés.
J’avais lu aussi que la Finlande avait dans ses cartons le projet d’instaurer et de généraliser ce mode d’enseignement. Ce qui signifiait que LIRL était donc pionnier en Belgique. Nous avons donc décidé de suivi la vie des deux écoles parallèlement.
Il est important de garder en tête que contrairement à l’ouverture récente de nouvelles écoles secondaires à pédagogie active en Belgique, LIRL et l’école secondaire Plurielle Maritime ont été pensées et créés par des professeurs conscients que l’enseignement traditionnel avait atteint ses limites. Pour eux, il était urgent de changer l’école. Leur urgence, nous en avons fait la nôtre.

Le film L’école du changement est fait de croisements de trajectoires, de moments à l’école comme dans la ville : entre les deux écoles, les deux personnels, entre les deux communautés d’élèves, entre les deux enseignements, etc. Tout était écrit avant le tournage ?
Nous savions ce que nous voulions raconter mais nous ne savions pas quels chemins nous emprunterions pour y arriver. Personne ne sait ce qui va se passer durant un cours, ni ce qui va se dire lors d’un conseil. Nous avons filmé le réel sans jamais le forcer ou le (re)constituer. Nous avons capté la vie en suivant en priorité une classe de première secondaire à l’école secondaire Plurielle Maritime et un groupe de référence au LIRL.
Notre fil conducteur était la chronologie de l’année scolaire et, les valeurs et les fondements de la pédagogie active. C’est à dire : l’élève acteur de son apprentissage, l’ouverture vers l’extérieur, la citoyenneté, la bienveillance, la prise de parole. Nous voulions que tous ces éléments transparaissent sans user du commentaire. L’image et le son devaient être parlants. Je pense que nous y sommes parvenus.
Il nous paraissait également très important de montrer à quel point le mot « collectif » était fondamental dans les deux projets pédagogiques. Les professeurs travaillent ensemble. C’est le travail de groupe qui prime. Il y a une sorte d’émulation vivifiante. Ça bouillonne. Les professeurs doivent travailler ensemble. C’est impossible autrement. Pareil pour les élèves. Ils sont amenés à travailler en équipe, à réfléchir ensemble, à s’entraider.

L’école est un enjeu crucial dans nos sociétés. Aujourd’hui, force est de constater que le mal-être est partout, chez les professeurs autant que chez les élèves. Comment retrouve t-on concrètement le plaisir de l’apprentissage, du sens à la scolarité et aux disciplines enseignées à l’école secondaire plurielle Maritime et au LIRL ?
Redonner du sens à l’apprentissage, c’est bien cela dont il s’agit. Autrement dit, il s’agit de s’appuyer sur des éléments concrets qui parlent directement aux jeunes. Ainsi au début du film, on le voit bien. À l’école secondaire Plurielle Maritime, une des thématiques de l’année co-pensées par les professeurs et les élèves était la protection et la défense envisagée du point de vue des guerres. Ainsi, le professeur de mathématiques qui enseigne aux Deuxièmes secondaire, s’appuie sur la guerre 14-18, et les tranchées en particulier – que les élèves ont abordé par ailleurs -, pour transmettre la loi des formes planes des triangles, des carrés. Qu’est-ce qu’il faut pour que les tranchées tiennent ? Au fur et à mesure, les élèves réfléchissent et découvrent ensemble les règles mathématiques.
Au LIRL, les élèves ont découvert, par exemple, via le module sur les océans, un ensemble de cours, de la géographie au français en passant par les sciences. Les règles apprises trouvent tout leur sens dans les exemples concrets.

Actuellement, plutôt que d’offrir les mêmes chances à tous, l’école renforcerait au contraire les inégalités déjà présentes dans la société. Comment réduit-on les inégalités dans les deux écoles ?
Le LIRL et l’école secondaire Plurielle Maritime misent sur la mixité sociale. Au LIRL, les enfants du « haut » de Saint Gilles (cossu) et du « bas » de Saint Gilles (plus populaire) se côtoient. À l’école secondaire Plurielle Maritime, les enfants issus des quartiers populaires se mêlent aux enfants issus du Nord-Ouest de Bruxelles où les écoles secondaires manquent : Berchem-Saint-Agathe, Jette.
En Fédération Wallonie-Bruxelles, d’un côté, il y a les « bonnes » écoles caractérisées par un certain élitisme. Et de l’autre, il y a les « autres » écoles où beaucoup d’enfants sont en décrochage scolaire et souvent relégués dans l’enseignement technique. Contrairement aux écoles de type classique, les écoles à pédagogie active ne cassent pas les élèves. Elles ne recourent pas au système de notation qui peut être stigmatisant : par exemple, avoir 4/10 signifie « tu es en échec ». Elles valorisent plus le parcours des élèves, Elle les encourage. Le langage change complètement la donne.
Dans les deux écoles, il n’y a pas non plus d’un côté les Mathématiques – le cours très important ! – et les « autres » cours. Il n’y a pas de hiérarchie. Si l’élève n’excelle pas en mathématiques et qu’il a d’autres aptitudes, il sera valorisé. Ici, on est moins dans la culture de l’échec qui fait qu’un élève peut décrocher. Les professeurs sont très motivés et les élèves se sentent valorisés. Tous éprouvent avec fierté le même sentiment d’appartenance.

Le film insiste beaucoup sur le fait que l’élève doit être en mesure de développer son autonomie, défendre ses propres idées, exercer son esprit critique et être responsable. L’ULB dont la devise est « Scientia vincere tenebras » est d’ailleurs un des partenaires actifs du projet pédagogique de l’école secondaire Plurielle Maritime à Molenbeek et de l’école secondaire Plurielle Karreveld à Berchem-Sainte-Agathe.
L’apprentissage de l’autonomie est un apprentissage inestimable ! C’est un cadeau pour la vie. Je peux en témoigner. Il en est de même pour l’apprentissage de la citoyenneté, de l’esprit critique ou de l’argumentation. Le slogan de LIRL, c’est « apprendre pour être libre ». Et Julie Moens la directrice de l’école secondaire Plurielle Maritime s’est exprimée dans les mêmes termes lors de son discours d’accueil – on ne l’a pas gardé dans le film – : nous allons vous apprendre à être libres et à faire vos propres choix pour l’avenir.
Comme le dit souvent Chergui Kharroubi après les projections du film, cette ambition constitue une véritable réponse aux attentats de Bruxelles. Si l’enfant apprend dès son plus jeune âge à développer son esprit critique, à distinguer une information fiable qu’on peut recouper d’une information qui ne l’est pas, il y a plus de chances qu’il soit moins sensible à l’appel de l’obscurantisme.
Apprendre à réfléchir par soi-même, à forger sa propre opinion, à avoir une certaine ouverture sur le monde… Ce sont plus que des projets d’école, ce sont des projets de société. Et les équipes pédagogiques qui ont créé ces écoles, le revendiquent avec force : changer la société, changer le monde passe aussi par changer l’école.

Votre film a également une dimension critique. Il parle également de la difficulté de l’élève d’être le propre acteur de son apprentissage. Construire son propre regard, c’est prendre en effet le risque de se perdre. Quels sont les outils mis en place pour y palier ?
Les deux écoles ont un fonctionnement différent. Au LIRL, les jeunes sont davantage critiques. Car c’est tellement différent de ce qu’ils ont vécu auparavant qu’ils peuvent se sentir à un moment donné perdus. En outre, contrairement à l’école secondaire Plurielle Maritime qui s’est agrandie au fur et à mesure – d’abord ouverte aux Premières secondaires qui sont devenues des Deuxièmes secondaires et auxquelles se sont ajoutées quatre Classes de Première secondaire – LIRL a ouvert directement son enseignement à des classes de tous les âges (ndlr, leur projet pédagogique repose notamment sur la solidarité entre les plus âgés et les plus jeunes). Ce qui signifie que certains élèves plus âgés, ont eu un parcours scolaire chaotique.
Concrètement, quels sont les outils ? Il y a le portefolio ou le cahier personnel de l’élève qui suit la progression de l’élève tout le long de l’année. Au LIRL, il y a le professeur du groupe. À l’école secondaire Plurielle Maritime, il y a une professeure dédiée entièrement à l’accompagnement des élèves. Elle les aide à faire le bilan de leur propre apprentissage : qu’est ce qui va bien ? Qu’est-ce qui va moins bien ? Elle est une sorte de coach. Et s’il y a bien un endroit où le coaching prend tout son sens, c’est bien à l’école ! Ces deux écoles prennent en considération le rythme d’apprentissage de l’élève.
Enfin, contrairement à ce qu’on pense, les élèves ne font pas tout ce qu’ils veulent dans les écoles à pédagogie active. Certes, ils ont leur mot à dire mais ils ne le font pas à n’importe quel moment ni n’importe quand. Ils apprennent à prendre la parole de manière constructive et encadrée.

Qu’est ce qui vous a le plus surpris ?
Le plaisir ! Les élèves sont heureux d’aller à l’école, de s’y retrouver, d’y apprendre. En soi, c’est une formidable réussite ! Pareil, pour les professeurs, leur engagement, c’est du militantisme. Leur joie nous a contaminés. Nous avons éprouvé un plaisir fou à réaliser ce film. Lorsque nous poussions la porte des écoles : nous nous disions : tout n’est pas perdu ! Ces microsociétés donnent un souffle d’espoir incroyable. C’est ce que ressentent exactement les publics après la projection du film.
Ce qui nous a profondément interpellés aussi, c’est la manière libre dont ces très jeunes élèves s’emparent de la parole lors des conseils des délégués d’élèves. L’atmosphère est très studieuse. Contrairement à bon nombre de réunions d’adultes où la parole part dans tous les sens, ici tout le monde s’écoute à égalité, et s’adresse aux autres avec bienveillance. Même si tout n’est pas parfait, et qu’il subsiste des problèmes de disciplines comme partout ailleurs, force est de constater que ces espaces de parole régulés contribuent à diminuer de fait les problèmes de violence.

L’école du changement de Anne Schiffmann et Chergui Kharroubi est à découvrir notamment sur la Trois le 17 février à partir de 21h dans le cadre de l’émission Regard Sur présentée par Julie Morelle. Et en replay sur la plateforme net Auvio à partir du 18 février, et dans les salles de cinéma.

 

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