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FFFA : Hinde Boujemaa, «  Nous ne sommes pas qu’un morceau de religion qui se balade dans tous les sens »

FFFA : Hinde Boujemaa, «  Nous ne sommes pas qu’un morceau de religion qui se balade dans tous les sens »

19 novembre 2019 | PAR Donia Ismail

Dans son dernier long-métrage (en salles), la réalisatrice tunisienne Hinde Boujemaa met en scène la vie d’une femme cadenassée par la loi tunisienne condamnant l’adultère. En rôle vedette? L’actrice star tunisienne Hend Sabri.

 

Donia ISMAIL : Pourquoi ce titre Noura rêve ?
Hinde Boujemaa : Cette femme rêve d’un quotidien dont personne ne veut. Tout le monde râle sur l’aspect répétitif de la vie, sur une vie pas excitante. Elle, c’est le contraire. Elle a tellement une vie malmenée et très instable que son rêve c’est la stabilité justement.

DI : Il y a aussi ce nom Noura, qui veut dire lumière en arabe…
HB : Il était important d’avoir un prénom qui dégageait une certaine aura. D’ailleurs, dans mon premier jet, elle avait un tout autre prénom. Je ne m’en rappelle même plus, c’est dire ! Noura a tellement pris de force.  Ce qui est sûr c’est que cela ne fonctionnait pas.

DI : Et surtout une grande actrice tunisienne qui incarne ce rôle : Hend Sabri, habituée des comédies et des paillettes…
HB : Je la connais depuis plusieurs années. J’ai toujours suivi sa carrière. On s’est tournées autour un certain temps. Au début, j’étais hésitante parce que je me disais justement comment vais-je pouvoir l’emmener sur un terrain pareil ? Finalement avec son intelligence et son travail, on a réussi à collaborer pour créer ce personnage de Noura.

 

DI : C’est un film ancré dans une réalité tunisienne.  Qu’est-ce qui a motivé un tel film ?
HB : L’idée déjà de faire du cinéma. Surtout, mon questionnement sur le fait qu’il y ait des injustices que je trouve aujourd’hui à proscrire. Notamment cette loi sur l’adultère qui n’a plus lieu d’être. Il y a cette indignation. C’est un mélange de tout cela. J’ai déjà fait un documentaire sur ces milieux, pour lequel j’ai fait une immersion. Des milieux qui restent beaucoup plus violents que dans mon film. Je ne pouvais pas me permettre d’être réaliste par rapport aux femmes que j’ai pu rencontrer. Je me suis fortement inspiré d’elles. C’est grâce à elles que j’ai pu construire un personnage qui n’est pas complètement lisse.

DI : Vous avez choisi de filmer certaines scènes de ce long métrage de manière voyeuriste. Le public n’est pas aux côtés des personnages mais les épie…
HB : Est-ce que les réalisateurs ne sont pas tous voyeuristes? C’est une vraie question que je me pose. C’était une sorte d’observation. De recul nécessaire pour observer une situation.

DI : N’est-ce pas la société plutôt qui les épie?
HB : Exactement ! Ce recul-là, c’est le regard que l’on peut avoir sur ces amants, en cachette. C’est une société qui entre dans les affaires personnelles de ces personnages. Comme toutes les sociétés d’ailleurs. Nos sociétés sont trop intrusives. L’intimité n’existe pas. Surtout dans ces milieux-là. Cette promiscuité est belle et bien existante.

DI : Dans Noura rêve, il y a énormément de scènes tournées en plans-séquences, sans que la caméra ne s’arrête de tourner. Pourquoi avoir opté pour ce choix?
HB : J’ai eu la chance de travailler avec des acteurs qui pouvaient m’offrir ce luxe-là. Cela permettait d’aller plus en profondeur dans le moment.

DI : C’est vrai que cela apporte une forme d’authenticité…
HB : Cela donne un petit côté documentaire, qui me vient de mes longs-métrages passés. Rester longtemps, planter ma caméra sur les gens. Je voulais vraiment être dans des personnages extrêmement réalistes. J’avais peur du faux jeu par rapport à ce que je racontais. Ou bien d’aller dans quelque chose qui ne pouvait pas être eux.

 

DI : En lisant le synopsis, on peut se dire que ce film va tomber dans l’écueil du film sujet. Une sorte de Un jamais sa ma fille. Un long-métrage qui ne vit qu’à travers son sujet. Pourtant, non. Les personnages vivent en dehors du sujet. C’était important pour vous?
HB : Super important même ! D’ailleurs, c’est le problème que j’avais avec certaines personnes qui lisaient le scénario. Quand on écrit, on n’arrive pas à rendre compte parfois des nuances. Il va sans dire que Un Jamais sans ma fille n’est pas applicable en Tunisie. Qu’il y a un côté un petit peu trop lisse, une soumission qui n’est pas réaliste du tout dans nos sociétés. Je ne pouvais même pas aller vers cela, c’est lassant. Cela m’embête de voir de films comme cela par rapport à ma société. C’est faux ! On donne un côté trop soumis à une femme arabe, qui ne l’est absolument pas.

DI : Aves Noura rêve, vous tirez une croix sur tous les clichés. Noura peut se faire violente par son mari, mais elle n’est pas soumise…
HB : La femme arabe n’est pas soumise. C’est quelque chose à vraiment changer dans la manière de la percevoir. C’est une société à la fois patriarcale et matriarcale. C’est important de le dire. Traiter les femmes arabes de soumises revient à les débiliser, à les infantiliser. Alors qu’elles portent les familles, elles travaillent… Elles ne sont ni infantiles, ni débiles. Ce n’est pas si manichéen. Il y a de tout. Une société ne peut pas être unanimement soumise.

DI : Il y a de plus en plus de films arabes qui arrivent jusquà-nous, en Occident…
HB : J’en suis très fière. Mais, il y a quelque chose qui me chagrine. En France, on pense que l’identité arabe passe par la religion. Être arabe ce n’est pas être musulman. Ce sont deux choses compatibles mais qui restent différentes. Nous ne sommes pas qu’un morceau de religion qui se balade dans tous les sens. On a aussi une culture. Nous sommes des réalisateurs, des chanteurs, des peintres… On a envie que nos sociétés s’auto-examinent. Malheureusement, notre public arabe ne vient pas nous voir. C’est très dommage.

Visuel : ©Unifrance

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Donia Ismail

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