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Festival de Sarlat: « Les pires », les vertus du jeu

Festival de Sarlat: « Les pires », les vertus du jeu

09 novembre 2022 | PAR Olivia Leboyer
Les pires

Lise Akoka et Romane Guéret portent un regard attentif, incisif sur des enfants malmenés par la vie. Entre fiction et documentaire, le film interroge constamment les limites, à franchir ou non. Récompensé à Un certain regard (Cannes 2022), Les pires est un film fort et dérangeant.

Les pires propose un dispositif ingénieux de mise en abyme. Les enfants choisis pour ce film jouent le rôle d’enfants choisis pour un autre film, dont nous voyons donc le tournage. Et ce sont les pires, les cas-socs. La mise à distance permet toutes sortes de jeux et de libertés avec la réalité.

Dans le faux film, A pisser contre le vent, ces enfants de Boulogne-sur-mer incarnent une fille-mère, un enfant battu, un enfant mutique. Des traumatismes assez proches de ceux qu’ils ont connus dans leur vie, sans être identiques. Les enfants-acteurs reproduisent la violence subie autrefois, d’une manière que l’on espère cathartique. Car toute la question est là : Quel effet le jeu, puis la médiatisation, voire la célébrité, auront-ils sur ces jeunes ? Impossible de le mesurer. On se souvient des polémiques autour du Petit Criminel de Jacques Doillon, Gérald Thomassin ayant mal vécu sa soudaine célébrité, ou bien de son beau Ponette, où certains s’étaient interrogés sur la dureté des scènes de deuil pour une fillette si jeune.

Ici, par un enchevêtrement d’intrigues, on sent les points de bascule ou de rupture, les moments délicats. Lise Akoka et Romane Guéret interrogent la position de maîtrise du réalisateur, qui pourrait parfois déraper : en laissant une scène de bagarre s’étirer au-delà du raisonnable, ou en regardant avec un peu trop de concupiscence la jolie jeune fille de 16 ans. Pourquoi avoir choisi un homme pour jouer le réalisateur, alors qu’elles sont deux femmes ? Les difficultés à trouver la bonne distance avec de jeunes enfants maltraités est aussi importante pour une femme que pour un homme. Certaines séquences, délibérément, instaurent un malaise chez le spectateur.

Les deux réalisatrices ont été directrices de casting et coachs pour enfants. Leur souci de saisir l’émotion sans l’extorquer contre la volonté des enfants est clair. L’objectif est ici de faire aller mieux ces jeunes, de leur donner, grâce au jeu, confiance en eux et, un peu, dans cette vie qui ne leur a pas offert grand-chose jusqu’à présent. Certains enfants ont plus de facilité à entrer dans le jeu, comme Lily (Mallory Wanecque), en pleine expérimentation de sa séduction, ou Jessie (Loïc Pech), aussi timide que hâbleur. Pour d’autres, la méfiance, ou la perplexité, subsistent : « Je n’aime pas. » lance la toute jeune fille aux grands yeux insondables, celle qui, au début du film, posait la question : « Pourquoi vous avez choisi les pires ? », les pires dont moi, voulait-elle dire.

Le dernier plan justifie-t-il, à lui seul, cette entreprise audacieuse ?

Les pires de Lise Akoka et Romane Guéret, France, 1h39, avec Mallory Wanecque, Timeo Mahaut, François Creton, Johan Heldenbergh, Loïc Pech, Dominique Frot.. Grand Prix sélection Un certain regard, Cannes 2022. Festival de Sarlat, en compétition. Sortie le 30 novembre 2022.

visuels : photo officielle du film.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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