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Eran Kolirin : “Le cinéma est quelque chose d’intime lié au sens du temps. ”

Eran Kolirin : “Le cinéma est quelque chose d’intime lié au sens du temps. ”

13 avril 2022 | PAR Yaël Hirsch

Présenté en section Un certain regard et Ophir (Les César israéliens) du meilleur film et du meilleur scénario, la comédie amère de Eran Kolirin, Il y eut un matin, sort sur nos écrans ce 13 avril. Le réalisateur nous parle de ce film qui est une adaptation et met en scène tout un monde enfermé.

Lire notre critique du film.

On a protesté que le film soit présenté comme « israélien » aux Oscars, où il n’a pas été retenu… Comment avez-vous réagi?

C’est une question bien étrange que celle de la nationalité d’un film. Il n’appartient pas à Israël. Les personnes ont une nationalité, pas les films. Je connais ma nationalité, mon identité et j’ai travaillé avec des palestiniens. Pour moi, si quelqu’un voit le film comme palestinien, c’est juste et j’en suis fier ; et si quelqu’un le perçoit comme israélien, c’est pareil. La nationalité du film ne dit rien sur l’expérience que nous avons eue comme individus de faire un beau voyage dans une collaboration qui a eu ses moments de plaisir et ses difficultés.

Comment avez-vous décidé d’adapter un roman de Sayed Kashua ?

Je connais Sayed Kashua depuis environ sept ans. C’est lui et le producteur du film qui m’ont approché avec la suggestion d’adapter ce livre. Je l’ai lu, je l’ai beaucoup aimé et même si c’était effrayant, que cela soit une suggestion de Sayed m’a rassuré sur le fait que l’adaptation trouverait un bon support chez moi.

Il y a quelque chose de « théâtral » dans la manière dont le film se développe…

Les gens pensent que le cinéma existe dans le mouvement ou la course de la caméra. Pour moi, c’est quelque chose de beaucoup plus intime et lié au sens du temps. Dans tout mon cinéma il y a certainement un sentiment théâtral, mais c’est aussi un sentiment qui vous place auprès des personnages et qui est donc également cinématographique.

Il y a même un côté « théâtre yiddish » dans l’absurde et la noirceur de la situation …

Bien sûr ! Les Palestiniens sont une minorité opprimée avec ce sentiment de ne pas avoir de contrôle dans le monde. La seule chose sur laquelle on a la main dans ce cas, c’est l’humour. C’est une expérience très juive et non pas israélienne. C’est une tradition juive européenne qu’il est très important de séparer de l’identité israélienne. D’une certaine façon, Il y eut un matin est une fable juive racontée par un auteur palestinien dans un village palestinien. A travers ma judéité j’ai pu me relier fortement aux personnages et à leurs sentiments car j’ai une mémoire historique de ce type d’histoires. Pour moi c’était une chance de me relier à mon identité juive.

Le film montre une société palestinienne disparate …

Certains européens voient une histoire très simple dans des Palestiniens opprimés donc égaux. Mais toute société qui est en état de siège développe un système de classe et aussi des comportements divers : certains qui résistent, prennent des positons, d’autres attendent. Dans la France de la Seconde Guerre mondiale, il y avait des de gens de plusieurs classes et diverses attitudes. La situation de violence et d’enfermement révèle des archétypes. Le film traite de cela : de ce qui est beau et éternel et non de ce qu’on voit aux nouvelles. C’est un film sur la vie, l’amour, les relations et pas seulement un film sur le conflit.

On voit à peine l’autorité qui réprime, elle se cantonne à un soldat…

Dans la vie, les gens ne voient jamais l’autorité. Mais ils voient celui qui est entrain de suivre les ordres et qui a un fusil pour tirer. Ils ne savent pas quels sont les projets de l’autorité, c’est pour cela qu’il y a de l’incertitude…

Pouvez-vous nous parler du personnage de Abed, le chauffeur de taxi collectif?

Ce personnage n’existait pas dans le livre. Alors que je prenais un taxi collectif pour Jérusalem en travaillant le script, j’ai observé cette coutume de se passer l’argent de main en main pour payer le conducteur. Les voyageurs de ces taxis collectifs qui sont d’un prix modeste sont de tous types d’identité : israéliens, palestiniens et philippins. J’ai regardé j’ai trouvé que c’était une très belle image d’humanité ces gens qui roulent ensemble. Quelque chose s’est ouvert dans mon esprit, j’ai vu comment on pouvait conduire en cercle sans jamais aller ou on veut mais en pratiquant des rituels de vie. Et c’est comme cela que le personnage du conducteur de taxi m’est arrivé. Après, j’ai rencontré Eihab Salame qui est l’un des meilleurs acteurs avec qui j’ai jamais travaillé et le personnage d’Abed est devenu le cœur dont j’avais besoin pour le film.

Vos films se situent souvent à la lisière. Qu’est-ce qui vous intéresse dans l’entre-deux ?

Ma scène préférée dans Hitchcock c’est quand l’avion pique sur l’homme. Pour moi c’est l’acmé du cinéma. On est dans le monde et hors du monde et c’est là où tout peut arriver. J’aime ce qui se situe à la lisière, dans l’entre-deux au cinéma, comme je cherche toujours aussi dans ma vie cette échappée où le réel s’effrite et la fiction arrive.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

Je travaille dans une coproduction avec l’Allemagne à raconter l’histoire d’une femme qui est une super-agente d’assurance…

visuel (c) affiche

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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