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Cannes, Semaine de la Critique : « Rien à foutre » d’Emmanuel Marre et Julie Lecoustre

Cannes, Semaine de la Critique : « Rien à foutre » d’Emmanuel Marre et Julie Lecoustre

11 juillet 2021 | PAR Anne-Christine Caro

Rien à foutre, le premier long-métrage d’Emmanuel Marre et Julie Lecoustre nous donne à voir le quotidien d’une hôtesse de l’air de compagnie low-cost incarnée par Adèle Exarchopoulos. Malgré une actrice principale hors-pair et de jolis moments, le film passe à côté de la puissance qu’il aurait pu avoir et nous garde très à distance.

Il faut commencer par dire qu’on se réjouissait vraiment de voir ce film. Le quotidien d’une hôtesse dans une compagnie low-cost, le désœuvrement, la tristesse contemporaine, autant de thèmes qui présageaient d’un grand premier film. Malheureusement on doit avouer qu’on est un peu déçu.

Cassandre, 26 ans, est employée de la compagnie low-cost Wing. Elle vogue d’avions en avions, comme d’un plan Tinder à l’autre. En colloc avec des hôtesses de sa compagnie, elle habite à Lanzarote, parle à peine à sa famille, et semble avoir peu de rêves, à part peut-être… Dubaï. Un personnage sans attaches, qui flotte pour éviter les chagrins du passé, voici ce que nous montrent Emmanuel Marre et Julie Lecoustre.

Extraordinaire, Adèle Exarchopoulos est au cœur du film, entourée d’acteurs non-professionnels pour la plupart, de véritables employés de compagnies low-cost qui sont eux aussi extrêmement convaincants.

Une peinture critique réussie de la folie des compagnies low-cost

Il y a d’abord tout l’univers de la compagnie aérienne qui prend bien corps ici. Les contraintes de ce quotidien individualiste, l’obsession de rentabilité, les aberrations de management, ou encore la négation du facteur humain, tout cela est montré avec beaucoup de finesse et d’intelligence.
On est cueillis par les incroyables étapes de formation pour devenir chef de cabine, comme les 30 secondes de sourire obligatoire pour pouvoir réussir l’examen. L’obsession du « smiley » des textos n’a d’égal que celle des visages affables à présenter au client, et nous renvoie bien à la nécessité du masque et de l’auto-promo permanente de nos vies contemporaines.

Particulièrement bien menée ici, cette peinture des dérives du système rappelle certains films de Kervern et Delépine bien sûr, mais aussi de François Ruffin, ou même des frères Dardenne.

Une impression de décousu qui nous empêche d’embarquer dans le film

Pour autant il semble que le film passe à côté de la puissance qu’il aurait pu avoir. Il ressort de l’ensemble une impression de décousu qui nous empêche d’embarquer pleinement dans le récit.

Malgré l’excellent jeu, si naturel, d’Adèle Exarchopoulos, on reste toujours très à distance de ce personnage. Cela tient certainement à la particularité de la construction et à la volonté des réalisateurs de « laisser advenir » sans interférer, présente dès le processus de travail. En effet, l’équipe a tourné en plusieurs fois, à plusieurs mois d’écart, en montant et réécrivant entre les tournages.

L’absence d’enjeu fort et le choix conscient de diluer la dramaturgie dans une succession de moments anodins nous coupe peu à peu de l’émotion et du plaisir « d’entrer » dans un film. Pendant près de deux heures, et malgré de très jolis moments, on ne ressent pas grand-chose et on ressort de la salle en ayant un peu Rien à foutre. C’est dommage !

Comme l’explique la co-réalisatrice Julie Lecoustre, « Cassandre en est grosso modo au même point à l’arrivée qu’au début ». Et en effet, du début à la fin – qu’on ne vous spoilera pas – mais qui est décidément un non-événement, on a l’impression de suivre une succession de non-choix. Emmanuel Marre le dit lui-même : « On ne voulait pas que le film sache trop bien où il va. »

Si l’on peut comprendre cette envie d’un cinéma du réel, qui laisse la place à l’improvisation, qui ne livre pas d’interprétation toute faite au spectateur ou de happy end formaté, pour autant, Rien à foutre pâtit de cette absence de construction, de préparation, et d’une vision à long-terme présente dès le début qui porterait le film.

Il y a évidemment d’heureux accidents, comme la scène où le père livre ses souvenirs à ses filles. Une improvisation spontanée captée lors d’une pause du tournage. Alexandre Perrier qui interprète le père est extrêmement juste dans son jeu, tout comme Mara Taquin dans le rôle de la sœur. Pour l’anecdote, Alexandre Perrier est le producteur du film, et se retrouve pour la première fois dans le rôle de l’acteur. Mais pour autant ces fulgurances ne suffisent pas à donner le souffle et l’unité nécessaire au film.

Coordonner imprévu et préparation, laisser surgir le moment du miracle tout en l’intégrant dans une structure, voilà un équilibre pas toujours simple à trouver. Ici, malheureusement, l’équation ne nous amène pas à cette magie qu’opère le cinéma quand il suscite des prises de conscience, nous émeut, et nous élève.

Rien à foutre d’Emmanuel Marre et Julie Lecoustre, avec Adèle Exarchopoulos, Alexandre Perrier et Mara Taquin, Production : Wrong Men / Kidam / RTBF, Distribution : Condor Distribution SAS, Durée 110 minutes – couleur Nationalité : Begique / France, Langues : Français / Anglais, Date de sortie à venir.

Visuel : Photo du film (c) Condor Films

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Anne-Christine Caro

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