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« Beasts of no nation » : un chef-d’oeuvre nécessaire

« Beasts of no nation » : un chef-d’oeuvre nécessaire

23 octobre 2015 | PAR Kalindi Ramphul

Beasts of No Nation, premier long-métrage original Netflix scénarisé et réalisé par Cary Joji Fukunaga, n’est pas seulement un oiseau rare, c’est un chef-d’oeuvre nécessaire, indispensable même. A une heure où les préoccupations égotiques du cinéma deviennent lassantes, Beasts of No Nation est une fenêtre ouverte sur un monde qu’on a oublié, un hymne à l’espoir inaccessible, un appel à la justice perdue. 

[rating=4]

Cary Joji Fukunaga avait déjà fait preuve d’un talent de réalisateur indéniable avec sa livraison froide et glaciale d’une série déjà culte : True Detective. Il signe aujourd’hui, pour la chaîne originale Netflix, un film puissant et hypnotique aux accents amers de violence, de haine mais aussi d’humanité et d’amour. Agu est fils de professeur. Il vit avec sa mère, son père, sa petite soeur et son frère dans une Afrique ravagée par les guerres civiles. Si la menace approche lentement, tous semblent vivre paisiblement, dans l’attente de l’horreur certes, mais aussi dans l’amour. Mais un jour, bien sûr, le père se fait tuer, la mère s’enfuit et l’enfant s’échappe, seul, dans la jungle. Il est alors recruté par une troupe de rebelles armés avec, à sa tête un soldat violent, incarné par un Idris Elba au sommet de son talent.

Oui, Beasts of No Nation est un film de guerre. Oui, on en a déjà vu 5000. Oui, l’oeuvre est classique dans sa forme. Mais avec sa nouvelle création, Fukunaga livre un travail qui transcende le genre, qui pénètre une sphère fine et délicate mais avec une violence justifiée qui transpire l’humain, qui pue la haine et vomit l’espoir. Avec une perfection toute américaine, il défie les codes du film de guerre en proposant un travail qui, ENFIN, ne tombe pas dans le mélo. Beasts of No Nation est un récit brutal, raconté à travers les yeux d’un gamin qui a à peine le temps de pleurer sa famille qu’il est déjà dressé à devenir une machine de guerre, un animal cruel, une bête sans peur.

C’est donc avec une pudeur élégante que Fukunaga traite son personnage principal. Pas de paroles superflues, pas d’introspection écoeurante, pas de bons sentiments parasites. Agu est un homme qui doit apprendre à cesser de l’être. Pour survivre, il ne doit plus être qu’un animal. Pour le devenir, il a le meilleur des monstres comme professeur. Idris Elba est le « Commandant ». Il règne en maître absolu sur son armée terrifiée d’orphelins, d’enfants qui ne le seront plus jamais. Ensemble, ils luttent contre un gouvernement dont ils ne savent pas grand chose, si ce n’est qu’il fait, lui aussi régner la terreur. Ces soldats ont choisi leurs camps, ils sont les oubliés de l’espérance, les porteurs de l’horreur, les amoureux de l’effroi. Là, Fukunaga révèle tout son génie : ces personnages horribles sont bouleversants. Mais à peine s’attache-t-on à eux, qu’ils déciment un village, violent des femmes et tuent des enfants.  Le réalisateur évolue alors lentement sur le fil tendu de l’ambivalence. Le dégout fait vite place à l’émotion et l’émotion fait vite place au dégout. fukunaga nous déconcerte, nous surprend. Funkunaga a la narration belle. Fukunaga a le souci de l’image parfaite. Il filme le regard comme personne et propose des moments fragiles, suspendus avec une grâce toute fébrile. 

Tout de même, on n’échappe pas à un schéma actanciel un tantinet suranné qui donne à voir une carte postale africaine hollywoodienne fatiguante. Mais peu importe, là où d’autres se seraient empêtrés dans la captation de souffrances évidentes, Fukunaga préfère la sagacité de moments plus subtils. Point de plans trop longs sur les corps déchirés par les balles, mais plutôt sur des visages des vivants dont le destin s’enfuit. L’acteur qui interprète Agu naît alors au moment même où son personnage se meurt, enfermé dans une vie de violences trop précoces, grandi par l’horreur, rapetissé par l’innocence. Privé d’une enfance trop fugace, il évolue dans des tableaux de violence qui jamais ne tombe dans la fadaise. C’est en ça que l’oeuvre se classe facilement dans la catégorie des films nécessaires. Beasts of No Nation est un de ces monuments qui vous place la rage dans le ventre, et la haine dans les tripes. Il éduque dans la poésie du non-dit, informe à travers le prisme du préambule humain et embrasse l’horreur avec suffisamment de langue pour que jamais nous n’oubliions son gout. Grâce à un jeune acteur dont on n’aime tant le regard face à l’existence, Beasts of No Nation parle de l’homme déshumanisé. Il nous apprend que la chair peut se défaire et surtout nous enseigne l’essentiel : il est facile d’arrêter de vivre comme un homme, il l’est beaucoup moins de mourir comme une bête.

Visuels : ©Affiche officielle

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Kalindi Ramphul

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