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Aurélien Richard : « La mer est dans mon ADN »

Aurélien Richard : « La mer est dans mon ADN »

28 septembre 2021 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Aurélien Richard est musicien, compositeur, danseur et chorégraphe, c’est un artiste en résumé ! Nous le retrouvons à l’occasion d’un objet qui le résume et le déploie Témoins de la mer, réalisé avec Thomas Adam-Garnung à l’occasion des 60 ans du Musée de la pêche de Concarneau.

Témoins de la mer est une oeuvre très étrange (et je dis ça de façon positive !), comment sa forme est-elle née ?

Cela fait déjà longtemps que je pense à travailler la forme de l’opéra-documentaire. Tout simplement parce que l’opéra fait partie de ma vie depuis toujours (j’ai même été chef de chant à l’opéra de Paris), et que je suis un fou furieux de documentaires, animaliers notamment. Surtout, je trouve que c’est un vecteur formidable, qui peut véritablement s’adresser à différents publics, et peut-être même les faire se rencontrer. Il y a des exemples prestigieux d’opéras-documentaires, de Steve Reich notamment, qui travaille avec sa femme, la vidéaste Beryl Korot, Louis Andriessen aussi, et d’autres… Cela m’a intéressé de chercher à faire coïncider la voix parlée et la voix chantée, dans une mise en scène où le témoignage est porté à la fois par le son et par l’image. Et où même le témoignage réside dans ce qui ne sera jamais dit, jamais avoué : dans les silences qui suivent la parole. Ce qui m’intéresse, c’est que à l’opéra, il y a une dramaturgie, on compose au fur et à mesure d’une histoire, dont les thèmes sont connus de tous : l’amour et la mort, essentiellement. Par contre, ce qui manque à l’opéra, mais heureusement aujourd’hui cela tend à changer, c’est d’entendre celles et ceux qui n’ont jamais la parole, ou qui n’osent pas la prendre, comme les pêcheurs. Celles et ceux qui ne viennent pas à l’opéra, pas parce qu’ils n’en ont pas envie, mais parce qu’on leur a dit que ce n’était pas pour eux. Cette fois, ils sont présents, avec les artistes, dans le même projet, pour nous raconter à leur manière leur histoire. Une histoire que nous avons librement scénarisée, le réalisateur, Thomas Adam-Garnung, et moi. Même si, comme dans un véritable opéra, nous avons bien entendu une dramaturgie stricte, découpée en plusieurs scènes ou moments.

Il y a une part très documentaire qui nous embarque autour des bateaux, d’où vient votre intérêt pour cet univers ?

La mer est dans mon ADN, puisque mon père était marin, ainsi que d’autres membres de la famille. Comme beaucoup, ils partaient longtemps, et on ne savait pas toujours très bien quand nous allions les revoir. Aujourd’hui, on part moins longtemps, mais les enfants que nous avons pu interviewer ressentent tout de même le manque du père. Sinon, ce que je peux vous dire aussi, c’est qu’en tant que musicien, j’ai toujours été sensible aux musiques qui traitent de l’eau : de son mouvement, de sa densité. De sa pureté. Il y a bien sûr aussi le côté sombre, voire lugubre, fatal parfois. « La Mer » de Debussy est une des oeuvres que j’écoute le plus souvent, parce qu’elle contient en son sein toutes ces évocations, de la lumière à la noirceur, de la vie à la mort.

 

Parlez moi de la partition, les notes sont sérieuses, mais les paroles m’amusent beaucoup ! Le second degré est-il voulu ?

Il y a parfois un décalage entre ce qui est dit et la musique. Il est absolument voulu lorsque je m’empare des textes du Journal du premier conservateur du Musée de la Pêche, qui consignait tout ce qu’il faisait dans une journée, en détail. Le pauvre n’avait pas prévu que je mette ses textes en musique ! Du coup, parfois, je me permets de poser une musique très joyeuse sur une énumération de tâches quotidiennes simples, ce qui provoque parfois le sourire. L’utilisation que je fais des registres hyper-aigus chez les deux chanteurs renforce parfois le caractère presque comique de la chose. Cela vocalise de façon très virtuose sur des mots qu’on entend rarement à l’opéra : canot maquereautier, thônier clipper, langoustier de Camaret, etc… J’ai pu aussi écrire une chanson très « sentimentale » à partir d’un texte traitant du meilleur couteau pour trancher la morue ! Mais ce que je me suis permis parfois de détourner, ce sont les archives. Ce qui est mon sujet, c’est la parole des témoins, et là je les laisse parler, sans commenter autrement que par une musique instrumentale. J’ai essayé parfois de contrepointer la voix parlée par la voix chantée, mais c’était trop lourd, redondant même. Ce que les témoins délivrent contient une force qui serait dénaturée par une musique trop présente. J’aime la blancheur de certains paysages musicaux qui sous-tendent le film, et je les assume.

D’ailleurs le chanteur et la chanteuse sont également des témoins. Quel a été le travail de recherche ? D’où viennent les archives lues ?

Oui, ils sont témoins, eux aussi, bien sûr, à leur manière. Ils nous rapportent l’archive. Et à la fin du film, ils commentent, en chantant bouche fermée, la situation dramatique.

Concernant le travail de recherche, j’ai eu peu de temps, seulement quelques semaines. Mais j’ai été formidablement aidé par l’équipe du Musée de la Pêche, et notamment par la documentaliste, Mathilde Moebs. Grâce à son travail de sélection d’archives, j’ai pu entrer au coeur-même du sujet très vite, et les premiers émois en rapport avec des textes sont venus vite. J’ai opéré ma propre sélection, pour ne garder finalement que très peu de choses : en effet, malgré la richesse du fonds du Musée, j’ai décidé de ne garder que les extraits du Journal du premier conservateur, Charles Viaud. C’est suite aux interviews que Thomas Adam-Garnung et moi avons préparées puis réalisées, que je me suis rendu compte que l’intérêt principal dans cet opéra était de pouvoir faire écouter la parole vivante des témoins. Et puis bien sûr, de montrer la collection, la maison-musée, et de contextualiser notre proposition en lien avec les paysages et la géographie.

Est-ce que les bateaux et les marins sont des thèmes récurrents des opéras ?

Un peu, pas tant que cela… bon, il y a bien sûr l’opéra de Benjamin Britten autour du marin Billy Budd qui est absolument magnifique et qui a beaucoup compté pour moi quand je me suis construit étant ado, car il y traite aussi d’homosexualité. Mais je crois que ce qui est le plus beau, c’est le pouvoir de suggestion que l’eau peut amener dans une oeuvre. Il suffit de penser à la scène de Pelléas et Mélisande de Debussy, lors de laquelle on entend un choeur (par ailleurs invisible sur le plateau) qui s’approche et s’éloigne, alors qu’un bateau se perd en mer. Ce que j’ai essayé de faire de façon très humble dans mes « Témoins de la mer », c’est de suggérer plus que de dire. Cela me semble la moindre des choses de rendre hommage à ces travailleurs de la mer et à leurs familles, en ne rajoutant pas à la charge émotionnelle déjà si forte qui est présente. On parle des disparus, on parle de ceux qui restent aussi : nos témoins sont ceux qui se souviennent. Notre travail, à mon réalisateur et à moi, ça a été de ne jamais rentrer dans le pathos. C’est en cela que c’est un opéra-documentaire : on écoute, on constate. Ensuite, la musique et l’image sont là pour sublimer la chose, parce que oui, nous travaillons à un objet artistique. Il y a conjonction de deux beautés : celle, intrinsèque, liée à la dimension de ces personnes qui parlent et de leur histoire, et puis celle qui vient de notre coeur d’artiste, de notre capacité à comprendre, à être en empathie avec nos témoins. Ainsi, la musique et l’image peuvent jaillir : la dramaturgie de l’image et du son se met en mouvement.

Parlez moi du travail chorégraphique, il y a ce moment d’une danse assise, face à la mer, celles des enfants ou encore le mouvement des nœuds..

Dans un opéra, le plus souvent, il y a un ou plusieurs moments de « ballet ». Je tenais à faire entrer la danse dans cet objet, et nous avons décidé avec mon assistante chorégraphique, Béatrice Aubert, de réfléchir notre danse, à partir des mouvements et postures des métiers de la pêche. Toute la matière chorégraphique reprend donc ces mouvements, qui sont bien entendu transformés afin de créer « une danse ». Ou devrais-je dire, plusieurs danses, puisqu’à côté de la danse des doigts de celui qui crée les nœuds avec de la ficelle, nous avons imaginé une danse en solo, sur une chaise face à la mer (hommage aux sardinières) et des danses chorales avec des jeunes des écoles de Concarneau et Melgven. La pêche, c’est une somme de métiers qui se transmettent de génération en génération. La danse aussi se transmet au fil du temps. J’ai souhaité lier les deux, dans une sorte de jeu où l’on ne sait plus, à force de le répéter, si le geste que l’on fait est bien celui de départ, ou un autre, qui est celui de notre imaginaire.

Voir le film

TEMOINS DE LA MER (2021) from Aurélien Richard on Vimeo.

Visuel : ©Aurélien Richard

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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