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Les années 1990 règnent sur Belfort [Entrevues 2017]

Les années 1990 règnent sur Belfort [Entrevues 2017]

02 décembre 2017 | PAR Yaël Hirsch

Ce vendredi 1ier décembre, au-delà de la compétition officielle, les cycles du Festival Entrevues permettaient de se replonger dans les années 1990, aussi bien avec Peter Weier qu’avec Kathryn Bigelow. Retour sur une journée riche en classiques revisités.

Ce matin, sous un soleil radio Belfort avait un avant-goût de sports d’hiver avec le scintillement blanc de la neige tombée en couches épaisses aux bords de La Savoureuse. Après un peu d’écriture, et de la marche en moufles, bottes et doudoune, nous avons laissé les couches de vêtements sur les genoux pour vivre une journée les yeux rivés à l’écran.

En compétition, nous avons retrouvé la réalisatrice française Valérie Massadian, dont le premier long-métrage, Nana nous avait séduit (lire notre article). Comme son titre l’indique Milla   (Séverine Jonckeere) est à nouveau un beau portrait de femme. Mais où le plein air et le roucoulement du début (plan inaugural de Milla et son amoureux, Léo, se réveillant dans la voiture où le sous-bois, visible par les fenêtres semble être avec eux) laissent place à un quotidien de travail domestique, à la maison et dans un hôtel où la jeune femme, peroxydée et riant pour rien, travaille. Venue présenter le film (Massadian était à Belfort mardi), la productrice expliquait qu’il fallait être patient avec le film. Et c’est vrai, tout est lent et lancinant dans le cinéma de Massadian. Mais la vie est là, malgré et avec le tragique, immortalisée dans des images sublimement maîtrisées. Un cinéma, abouti naturaliste et très intimiste qui avait eu de beaux échos au dernier Festival de Locarno.

L’après-midi à été l’occasion de faire effraction dans le festival rêvé du producteur Saïd Ben Saïd avec deux films qui prenaient aux tripes. Reposant sur les épaules musclées de Jeff Bridges et l’œil de biche de Isabella Rossellini, État second (1993) de Peter Weir précède son mythique Truman show. Le show dans ce film c’est Max Klein (Bridges) qui le fait après avoir survécu au crash d’un vol local et sauvé une demie-douzaine de personnes. Sauf que le « Bon samaritain » se croit désormais immortel et sommé de dire toujours la vérité. Efficace, riche dans son traitement des personnages secondaires et minutieux dans l’utilisation des flash-backs, État second met en image avec brio le « syndrome du survivant ».

Toujours choisi par Saïd Ben Saïd, Juste avant la nuit (1971) fait partie des Chabrol grands et dérangeants. Interrogeant les vices de la société grand-parisienne des années 1970, ce film qui me en scène la culpabilité d’un homme (Michel Bouquet) que ses jeux SM ont amené à tuer sa maîtresse (et femme de son meilleur ami) mêle avec précision Maitresse de Barber Schroeder et Crimes et châtiments de Dostojevski. Un Chabrol sombre où règne la beauté si seventies de Stéphane Audran.

La projection de la compétition de 17:00 nous a plongés dans l’Europe des migrants, avec le court London Calling de Raphael Botiveau et Hélène Baillot, où des acteurs amateurs de la jungle de Calais reprennent les rôles du film Weekend a Zuydecoote de Henri Verneuil.

Le noir et blanc suave de I am truly a drop of sun on earth, de la Géorgienne Elene Naveriani éclaire la vie d’une prostituée de Tbilissi qui s’éprend d’un Nigérian arrive là par hasard. Ils tentent de rompre mais la rencontre de deux âmes perdue peut créer des chocs sismiques.  La lumière semble caresser des personnages qui ont du mal à s’ancrer dans leur vie faute de trouver leur place dans le monde. Reste la ville, hantée, éclairée, auréolée, comme la scène magnifique qui éclipse un spectacle devenu contemplatif. Un beau film à l’atmosphère racée qui a ses chances de remporter un prix.

En fin de journée, nous avons osé : nous avons acheté un (petit) cornet de popcorns pour voir trois épisodes de la série que Jean-Luc Godard et Anne-Marie Mieville ont réalisé pour célébrer le centenaire du livre culte de la Troisième République Le Tour de France par deux enfants. Normes et règles sont battues en brèche dans cet objet d’époque qui fait interroger l’autorité par les bouches les plus innocentes…

Le film de la soirée était un beau rattrapage de Strange Days de Kathryn Bigelow (1995), dans le cadre du cycle sur la réalité virtuelle. Dans un Los Angeles corrompu par le crime et qui s’apprête à fêter l’an 2000, l’on peut se brancher directement et sans fil sur la vie pour revivre entièrement des scènes fortes : sexe, braquage et crimes s’expriment est deuil le canapé selon une méthode mise au point par le FBI et vendue au marché noir. Tout passe par des mini disques et le spécialiste de ce marché est Lenny (Ralph Fiennes aux cheveux longs et à l’allure aussi bling que négligée). Le meurtre d’une proche de la femme que Lenny aime et qui l’a quitté (Juliette Lewis) le traîne sur des sentiers dangereux avec sa sœur de cœur (Angela Bassett). Flop à sa sortie en salles, Strange Days a étrangement bien vieilli : Bigelow maîtrise toujours et déjà les scènes de foules, la technologie fonctionne, la question sociale de la discrimination African-Americans est sérieusement posée 22 ans avant Detroit et l’on se passionne pour les personnages de cette grande fresque. Une fin épique pour notre si riche séjour à Belfort qui s’est terminé à la salle des fêtes devant un verre de vin rouge à rejouer et commenter les films de la journée. Merci Entrevues !
visuels : YH

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Manfred, en texte et contre tout
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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