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The Mystery Spot, décrochage à la Fondation Ricard

The Mystery Spot, décrochage à la Fondation Ricard

24 septembre 2012 | PAR Smaranda Olcese

Par les jeux d’une étrange conjoncture et du fait de sa proximité avec l’ambassade des Etats Unis, samedi dernier, jour de décrochage de l’exposition The Mystery Spot, la Fondation d’entreprise Ricard était devenue une forteresse quasi-imprenable. Des spectateurs s’y sont néanmoins rendus en nombre, signe d’une indéniable force d’attraction polarisée par Marc Bembekoff à travers des œuvres issues des fonds du CNAP.

 

Le jeune curateur a puisé dans les collections modernes et contemporaines du Centre National des Arts Plastiques, qui rassemblent aujourd’hui plus de 90 000 œuvres. Le motif du mystery spot – zone circonscrite dans les Red Woods en Californie où les lois de l’apesanteur semblent complètement déréglées – et l’aura trouble qui l’entoure –mélange ambigu d’évidence physique et d’exploitation d’un tourisme de masse pointant plutôt vers une illusion montée de toutes pièces – permettent à Marc Bembekoff d’éviter la dimension patrimoniale du fonds du CNAP et de mettre en exergue l’esprit qui anime son élargissement : rester au plus près de la scène artistique actuelle. Ainsi, dans l’accrochage, Sol LeWitt côtoie Liam Gillick ou encore Mathieu Kleyebe Abonnenc, sélectionné cette année pour le 14ème prix de la Fondation Ricard.

Le paradigme à l’œuvre dans la pièce de Ceal Floyer, Monochrome Till Receipt (White) (2007-2012),  pourrait donner une des clefs de lecture de ce projet curatorial, à la fois ambitieux et ludique. Un ticket de caisse, apparemment banal, accroché à même le mur, nous donne à lire une liste de produits de consommation, en l’occurrence tous blancs, et ouvre ainsi la perspective d’une multitude de possibles, composantes d’une œuvre à l’état de promesse.

Toujours près de l’entrée, marquant le caractère circulaire du parcours, une pièce de Liam Gillick, Big Conference Centre Middle Management Platform (1998), invite le visiteur à débattre et partager des pistes d’approche et réflexions au contact des œuvres de l’exposition. Cette structure en aluminium et panneaux en Plexiglas colorés, suspendue au plafond dans une démarche qui défie les attentes en terme d’accrochage, donne également la teneur d’un espace où tout renversement de perspective devient possible.

Les miroirs en lambeaux de Davide Balula, Follow Venice (2008), surfaces réfléchissantes s’organisant sur le modèle d’un store vénitien, semblent confirmer cette hypothèse de départ. En démultipliant les points de vue, cette pièce met à mal l’intégrité physique de l’espace et trouble la perception du spectateur.

Avec son apparente facture figurative, reproduction d’un paysage sauvage des Etats Unis, possible mystery spot, l’oeuvre de Piero Golia, Postcards from the Edge (Snake River, Grand Teton) (2007), fait perdre d’avantage pied, en proposant une sorte de tapis volant qui pourrait faire échapper à la traque et surveillance généralisées. L’artiste s’attaque aux techniques de géolocalisation. Il décide de disparaître de New York et son action évanescente sera documentée par un film et une série de tapisseries, dont chaque pièce constitue, dans une démarche conceptuelle, la preuve, l’outil et le résultat d’une disparition intempestive.

Un autre paysage fait face à cette tapisserie, abstrait, éclaté dans un triptyque aussi imparable qu’une boucle temporelle : Prologue – Les Andes – Epilogue, le paysage fantasmé d’une absence. Mathieu Kleyebe Abonnenc a créé A la recherche des restes de la mission Crevaux (2008) en suivant une approche d’historien, qui consigne récits, fantasmes et peurs ancestrales dans des traits étranges qui prolifèrent sur ces plaques d’aluminium, rappelant les dessins sous mescaline d’Henri Michaux. Dans chacune des pièces, l’artiste aménage une claire béance qui nous regarde, implacable, avide de nos projections, quadrilatère zéro de toute représentation.

Des rectangles d’un rouge intense, suspendus au plafond, semblent offrir un fragile contrepoint. Le Mobile rouge (2003), de Nicolas Chardon, est sujet aux courants qui animent l’espace d’exposition. L’installation fonctionne sur le mode de la relique, des morceaux d’une même planche de contreplaqué brisée par l’intervention brutale et programmatique de l’artiste, qui entend mettre à mal les codes du modernisme.

Réduit aux bords d’une page de cahier de notes, l’espace se replie sur lui même dans un vortex à la force insoupçonnable qui affole les quadrillages mathématiques dans l’œuvre d’Etienne Chambaud, La Feuille blanche (2007). Nous voici dans une autre dimension, où les dessins sériels de Sol LeWitt, Horizontal Composite (Black) (1970), entrent en résonnance avec l’œuvre graphique d’Ivan Picelj, II neg et les rythmes synesthésiques de la partition aléatoire, Rythme mélodique d’Yaacov Agam.

C’est peut être leur énergie conjuguée qui fait se mettre en mouvement The Big Mirror Ball (2003), sphère réfléchissante de Jeppe Hein qui sillonne lentement l’espace d’exposition et change de direction à l’approche du spectateur, mystérieux mobile muni d’une volonté propre qui renvoie une image déformée, convexe, du monde.

Une même énergie sonore et cinétique se démultiplie de manière plastique, harmonieuse dans l’œuvre de Rainer Lericolais, Oscillogramme (2007) et nous revient heurtée, brute de la paroi concave de l’artiste suédois Lars Fredrikson, Grand carré I (1971), qui reflète son et lumière à la fois.

The Mystery Spot se donne à l’expérience comme un complexe jeu de miroirs et de réflexions, qui minent la linéarité rassurante de l’espace et troublent la perception. La série The Day Before — Star System (2004) de Renaud Auguste-Dormeuil clôt l’exposition sur l’évidence muette et implacable d’un destin opaque inscrit dans les étoiles. A leur conjonction, arrêtée à la veille des épisodes sanguinaires de l’histoire récente, répondent, telle une réminiscence rétinienne, les soleils rouges, incandescents des paysages mentaux de Guy de Sauvage.

 

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Smaranda Olcese

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