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Guy Debord à la Bibliothèque nationale de France : Un art de la guerre

Guy Debord à la Bibliothèque nationale de France : Un art de la guerre

02 avril 2013 | PAR Smaranda Olcese

aGuy Debord s’expose à la Bibliothèque nationale de France, au cœur de l’institution ! Laurence Le Bras et Emmanuel Guy, les commissaires de cette première grande rétrospective de l’auteur de la Société du spectacle relèvent un défi de taille : rester fidèles à l’esprit de l’un des critiques les plus radicaux de la société contemporaine. Ils y parviennent en restituant au plus près la complexité d’une œuvre et d’une pensée toujours en mouvement.

Subversion ou récupération ?

Maitre à penser, nihiliste, pseudo-philosophe, pape, magnétiseur, pantin sanglant, fanatique de lui même…voici quelque unes des expressions utilisées pour caractériser Debord. Il préférait les attributs d’enragé, théoricien ou encore stratège. D’entrée de jeu les visiteurs sont mis en garde de la complexité du personnage. L’adresse est directe, son efficacité immédiate : C’est la voix de Guy Hervé Debord que vous entendez…le scandale est trop légitime… le spectacle est permanent…Le message coup de poing de cet enregistrement sonore va nous accompagner tout au long d’une exposition qui assume pleinement les éventuelles controverses sur la récupération au sein de cette institution de l’ordre établi d’une œuvre hautement corrosive, qui pointe également le sarcasme avec lequel Debord aurait accueilli la classification de ses archives en tant que Trésor national dès 2009. Elles ont rejoint les collections du département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale de France et sont désormais ouvertes à la consultation. Les commissaires d’exposition soulignent le soin avec lequel l’auteur même a ordonné et conservé ses propres archives – manuscrits, documents de travail, photographies, films, tracts, affiches.

Aux fondements d’une œuvre : le cabinet de lecture

Fondateur de deux mouvements d’avant-gardes, l’Internationale lettriste (1952 – 1957) et l’Internationale situationniste (1957 – 1972), Guy Debord n’a eu de cesse d’agir, tout au long de sa vie, avec une extrême lucidité, menant une guerre sans merci pour créer des brèches dans les lignes de communication de l’ennemi tout-puissant et tentaculaire : il importe de comprendre la stratégie mise en place par l’adversaire et de se faire soi-même stratège en son art. Le Jeu de la guerre, une de ses œuvres les moins connues, pourtant d’une importance capitale dans la compréhension du parcours de l’artiste, inspire la structure de l’exposition qui se déploie selon une logique chronologique en étoile autour d’un centre lumineux où l’on retrouve les fondements de l’œuvre. Parmi les 1400 fiches de lecture rédigées par Guy Debord, 600 notices sont présentées dans un accrochage inédit qui rend explicite d’une manière singulière le dialogue que le penseur a entretenu avec des prédécesseurs illustres tout aussi passionnés par la marche du monde. L’exposition nous donne un accès privilégié au cabinet de lecture de l’auteur, au cœur même de l’élaboration de son œuvre : lieu d’où tout émane et où tout revient. Il n’est pas anodin qu’un tiers de ces notes ait trait à l’art de la guerre et à la stratégie. Une arme s’y aiguise qu’il va perfectionner tout au long de sa vie : le détournement.

Un soin très scrupuleux est accordé à la contextualisation de quelques 400 pièces que réunit l’exposition. Manuscrits, photographies, documents de travail, affiches, tracts, œuvres plastiques et extraits d’archives sonores constituent la chair d’une aventure intellectuelle et artistique sans précédent, qui demeure essentielle dans la compréhension de notre temps.

Du dépassement de l’art à la Société du spectacle

Les photographies d’Ed van der Elsken, auteur en 1956 du livre Love on The Left Bank nous plongent dans l’atmosphère à la fois intense et désœuvrée du Moineau, café en marge du Saint Germain de Près de Sartre et Beauvoir, avec ses tables en formica et ses miroirs, quartier général  d’une troupe de jeunes qui défie avec superbe André Breton et les surréalistes, qui se place à l’avant-garde des avant-gardes.

Guy Debord accumule de manière compulsive les traces, note les déplacements en ville, les rituels du quotidien, ainsi cette liste cocasse : hôtel, ciné, couscous (sans viande), café crème… . Il a déjà l’intuition que le combat excède le champ artistique, déborde dans les moindres recoins de la vie quotidienne. Rien n’est laissé au hasard : le nuancier insolite de papiers métallisés pour la couverture de l’Internationale Situationniste, décliné dans les 12 numéros de la revue, le choix des maquettes et des tracts et jusqu’aux tampons encreurs.

En 1958 le tract Nouveau théâtre d’opérations dans la culture déploie dans un savant diagramme l’arsenal des pratiques situationnistes à mettre en œuvre au quotidien pour faire surgir l’inattendu, la surprise, le dépaysement, pour se libérer des carcans sociaux et rendre sa vie plus vaste : le jeu permanent, la dérive, la psychogéographie, le comportement expérimental, le détournement, l’urbanisme unitaire et la construction de situations. Sagement ordonnées dans des vitrines de musée, les productions plastiques illustrant chacune de ces pratiques ont du mal à transmettre l’esprit subversif qui animait leur réalisation.

La rumeur des barricades et le rythme haletant d’une voix d’Actualités nous plongent dans le tumulte de mai 68. Des affiches au graphisme bien marqué et efficace campent les positions situationnistes. La Société du spectacle, essai publié un an auparavant se faisait déjà l’écho de cet élan révolutionnaire. Quelques salles plus loin, dans l’espace dédié à la Société du spectacle, l’œuvre audiovisuelle de 1973, c’est surtout l’accumulation furieuse de coupures de magazines, publicités et mise en scènes véhiculant des modèles de vie et conduites à succès, utilisées comme bancs titres dans le film, qui parvient à transmettre l’urgence d’une prise de conscience impérative à une époque où les mass média sont en plein essor. Vaste fresque des années 70 et de leur consumérisme glorieux, sorte de négatif photographique du travail de Debord, ces images interpellent de manière brutale l’esprit critique du visiteur. Peut être d’avantage que les films de Debord projetés en boucle dans la salle audiovisuelle pendant toute la durée de l’exposition, la crudité niaise de ces clichés rappelle immanquablement les pendants contemporains qui prolifèrent de manière virale aujourd’hui à tel point qu’ils réussissent à se faire oublier dans un paysage médiatique dont ils façonnent néanmoins la norme.

Le Jeu de la guerre

Corolaire de l’exposition, à la fin d’un dédale qui a, par moments, tendance à étouffer les embuches, scandales et autres provocations avant-gardistes dans la considérable masse de leur documentation, une pièce est dédiée au Jeu de la guerre, dont Debord avait déposé le brevet dès 1956. Analogue jeu d’échecs ou de dames, des petits soldats en plomb sont sagement rangés de côtés. Nous avons pu croiser leurs regards sur un mur de l’exposition, nous les avons suivi sur différents théâtres d’opérations, du champ de l’art à la politique en passant par la réappropriation du quotidien, nous nous sommes presque égarés dans les fractions, mutineries et dissidences, dans l’inflation post-situationniste. Toujours derrière, la pensée obstinée, systématique d’un stratège à l’obstination sans faille, jamais prêt à poser les armes : Guy Debord. Des images en boucle de la lagune de Venise nous intiment à ne pas baisser la garde : à chaque partie il faut reprendre de puis le début.

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Guy Debord. Un art de la guerre. Bibliothèque nationale de France

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