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[Interview] Rencontre avec les photographes Benoît Jeannet, Mathieu Bernard-Reymond et Benoît Vollmer, exposés à la galerie Eric Mouchet

[Interview] Rencontre avec les photographes Benoît Jeannet, Mathieu Bernard-Reymond et Benoît Vollmer, exposés à la galerie Eric Mouchet

18 novembre 2015 | PAR Christophe Dard

Jusqu’au 28 novembre 2015, l’exposition Eléments orne les murs de la galerie Eric Mouchet. Trois photographes y dévoilent leurs travaux sur le thème du paysage. Le commissaire d’exposition est Matthieu Gafsou, lui aussi photographe et présenté l’année dernière dans cette même galerie Eric Mouchet.
Toute la culture a rencontré ces trois photographes, Benoît Vollmer Mathieu Bernard-Reymond et Benoît Jeannet dont les paysages nous font forte impression car ils bousculent nos représentations et éveillent nos sens.

 

Benoît Jeannet, 061_M.L.M.GR.GN.WH.BK.VB / MET.CRK.CH, de la série A Geological Index of The Landscape
Benoît Jeannet, 061_M.L.M.GR.GN.WH.BK.VB /
MET.CRK.CH, de la série A Geological Index of The
Landscape

 

Mathieu Bernard-Reymond, O_ean II, de la série Interruption, 2013 35 x 50 cm, tirage pigmentaire
Mathieu Bernard-Reymond, O_ean II, de la série Interruption, 2013
35 x 50 cm, tirage pigmentaire

 

Benoît Vollmer, Sans titre T01, 240x150cm, Tirage pigmentaire
Benoît Vollmer, Sans titre T01, 240x150cm, Tirage pigmentaire

 

On pourrait comparer cela à un passage de relais. L’an dernier, pour son exposition inaugurale, la galerie parisienne Eric Mouchet choisit d’exposer les photographies de Matthieu Gafsou, des paysages de La Chaux-de-Fonds en Suisse, la ville de naissance de Le Corbusier. Eric Mouchet espère alors présenter Matthieu Gafsou de manière récurrente.

Un an après, le même Matthieu Gafsou revient effectivement à la galerie Eric Mouchet mais il a pris du galon car il est désormais le commissaire d’Eléments, une exposition collective qui confronte les regards croisés de trois photographes contemporains, Mathieu Bernard-Reymond, Benoît Jeannet et Benoît Vollmer, sur le thème complexe et inépuisable du paysage.

Chacun choisit un élément bien précis du paysage comme un naturaliste dans ses expéditions les plus lointaines puis travaille cet élément dans des mises en scène originales et aux résultats renversants. Benoît Vollmer assemble des centaines de clichés et de cette mosaïque semble créer une sorte de désert rocailleux devant lequel le spectateur semble minuscule.
Benoît Jeannet, qui travaille aussi sur l’élément minéral de la roche, et Mathieu Bernard-Reymond, dans sa série Interruption, placent l’élément, cette matière gravée sur les parois de l’humanité depuis ses origines, dans un cadre moderne et artificiel.
Inquiétants ou apaisants, les paysages qui découlent de ces travaux en studio et via des logiciels sont comme des papillons noirs dans un ciel de science-fiction en proie à l’implosion, aux atmosphères apocalyptiques et aux brumes épaisses, mais parfois transpercées par un faisceau de lumière.

Toute la Culture a rencontré les photographes Mathieu Bernard-Reymond, Benoît Jeannet et Benoît Vollmer.

 

Vue d’exposition ©Rebecca Fanuele
Vue d’exposition
©Rebecca Fanuele

 

Comment s’est passée la rencontre avec Matthieu Gafsou? Vous le connaissiez?
Mathieu Bernard-Reymond : Je connais Matthieu depuis 2008. Comme moi c’est un ancien élève de l’école de Photographie de Vevey. J’ai terminé mes études en 2003 et lui en 2008. Depuis nous avons partagé le même atelier… et les mêmes bars.

Benoît Vollmer : J’ai rencontré Matthieu Gafsou à l’école d’Arts Appliqués de Vevey, en Suisse. Nos pratiques étaient assez proches et gravitaient autour de problématiques communes, constituant ainsi une influence réciproque.

Benoît Jeannet : J’ai connu Matthieu Gafsou en 2011 lors de la fin de mes études et comme pour Benoît (Vollmer) et Mathieu (Bernard-Raymond) c’était à l’école de photographie de Vevey. J’étais particulièrement impressionné par son travail et j’ai eu la chance de faire un stage de quelques mois dans son atelier. Après cela nous sommes restés en contact et Matthieu a toujours été d’une aide précieuse dans le développement de mon travail.

 

Vue d’exposition ©Rebecca Fanuele
Vue d’exposition
©Rebecca Fanuele

 

C’est une exposition collective. Comment l’avez-vous préparé?
Benoît Jeannet : Mes images nécessitent d’être accrochées sous forme d’un enchaînement continu. J’ai donc fait différentes propositions à Matthieu, en tenant compte de l’espace à disposition. Il a étudié les plans de la galerie et il a très bien su cerner la meilleure manière de présenter nos travaux, en gardant leur sens propre tout en offrant à l’exposition un excellent dynamisme collectif. La force du dialogue qui émane de la mise en commun des différents travaux est selon moi due au très bon travail de Matthieu Gafsou.

Benoît Vollmer : S’il y a un sujet commun entre nos trois travaux, notre façon de le traiter est très différente. Le rapport des images entre elles s’est établi naturellement lors de l’accrochage, chaque travail présentant une singularité assez forte pour garder son autonomie tout en dialoguant avec les autres.

Mathieu Bernard-Reymond : Nous avons tous proposé nos travaux après en avoir parlé avec « maître » Gafsou.

 

Vue d’exposition ©Rebecca Fanuele
Vue d’exposition
©Rebecca Fanuele

 

Pourquoi avoir choisi la photographie comme art et plus particulièrement l’étude des paysages?
Benoît Vollmer : Je vois moins le paysage comme un sujet et une représentation du réel que comme un support purement plastique et formel. Ce qui m’intéresse, c’est la multitude d’agencements existants, cette imbrication de formes et de matières, de lumières et de textures. Ce que je photographie m’importe peu, je me sens de plus en plus éloigné du documentaire, et le paysage est pour moi un vecteur d’abstraction.

Mathieu Bernard-Reymond : Je suis timide et très mauvais en dessin.

Benoît Jeannet : Je suis arrivé à la photographie par un concours de circonstances. J’étais initialement passionné par une pratique plus pluridisciplinaire des arts visuels. Après un échec à l’examen d’entrée d’une école d’art, je me suis inscrit au concours de l’école d’Arts appliqués de Vevey dans laquelle la photographie est très présente. C’est en me jetant à l’eau que j’ai développé une véritable passion pour ce médium. J’ai donc entrepris des études très techniques dans un premier temps avant de poursuivre le développement de mon travail personnel dans une voie plus artistique.
Le paysage a longtemps été très présent dans mon travail, au début de manière documentaire, puis j’ai commencé à explorer et expérimenter le médium photographique et ses capacités à distordre la réalité pour développer de nouvelles formes d’images. Mon travail sur le paysage s’est construit de manière instinctive et expérimentale dans un premier temps puis de manière plus introspective. J’ai réalisé des images qui ont été la source de réflexions sur les mystères du monde, la fascination des grands espaces ou les rapports entre image et réalité. De ces réflexions ont découlé de nouvelles images et ainsi de suite.

 

Ces paysages semblent irréels et intemporels. Quel message souhaitez-vous délivrer?
Mathieu Bernard-Reymond : Je m’intéresse à ce qu’il arrive au paysage lorsque l’on choisit de révéler son aspect construit, soit au travers de la présence des traces humaines, soit par l’opération de construction que réalise le photographe, soit encore lorsque l’on utilise des technologies hybrides entre la photographie et l’illustration, comme c’est le cas pour la série Interruption que je propose dans cette exposition.

Benoît Jeannet : Il est parfois difficile de mettre des mots sur des images et c’est pour cela qu’elles existent.
Je travaille de manière très personnelle et mon rapport au monde me pousse à certaines interrogations, craintes ou prises de position. Je suis ravi de parler de ma démarche et du fonctionnement de mon travail mais il est important pour moi que mes images restent libres d’interprétation.
Mes photographies n’ont pas d’intentions propagatrices mais soulèvent certaines réflexions.
La confusion dans les rapports d’échelle et de temporalité renvoient à l’irréel. Cela peut-être un moyen pour les images de suggérer les métaphores philosophiques liées au paysage. La grotte renvoie au soi intérieur, l’île au besoin d’évasion, le désert suggère la perte de repères et la montagne symbolise la conquête des sommets. La suggestion d’une parallèle à la réalité permet de souligner la relation profonde que l’on entretient avec le monde et avec sa représentation que l’on appelle le paysage.

Benoît Vollmer : C’est avant tout une recherche purement photographique, sur le medium lui même. Je trouve qu’une oeuvre est vraiment réussie lorsqu’elle transcende son sujet et va bien au-delà de ce qu’elle représente.

 

Vue d’exposition ©Rebecca Fanuele
Vue d’exposition
©Rebecca Fanuele

 

Benoît Jeannet et Benoît Vollmer, pourquoi cette importance de la roche dans votre travail?
Benoît Vollmer : Peut-être parce qu’il s’agit d’une représentation visible de la durée, de transformations multiples exercées à une échelle beaucoup plus longue que d’autres composantes du paysages. Une roche est comme du temps fossilisé, elle concentre de l’histoire.

Benoît Jeannet : Mon travail A Geological Index Of The Landscape est construit autour de quatre catégories principales que sont respectivement la montage, la grotte, l’île et le désert. Ces éléments sont constitués essentiellement de roches qui sont présentes sous diverses formes.
Le minéral est un élément formellement très intéressant puisqu’il permet de jouer avec les rapports d’échelle pour provoquer une confusion dans la lecture d’une image et dans la compréhension de la scène représentée.
La roche soulève aussi certaines réflexions temporelles. Elle évolue et se modèle, elle est capable d’enregistrer les traces d’événements lointains. La roche est le témoin du temps et constitue un repère temporel dans une observation du monde.

 

Mathieu Bernard-Reymond, vous utilisez la 3D. Comment arrivez-vous à réaliser ces paysages vaporeux, à l’horizon interminable, constitués de différents morceaux comme un puzzle?
Mathieu Bernard-Reymond : J’utilise des moyens utilisés par le cinéma pour créer des décors artificiels. Mais pour explorer différemment ces outils, j’interromps leur processus de calcul en cours d’exécution. Les paysages sont donc « mal finis », encore en devenir et se révèlent ainsi d’une autre nature.

Propos recueillis par Christophe Dard.

 

INFORMATIONS PRATIQUES :
Eléments
Jusqu’au 28 novembre 2015
Galerie Eric Mouchet
45 rue Jacob 75006 Paris
Du mardi au samedi de 11h à 13h et de 14h à 19h
[email protected]

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Christophe Dard
Diplômé d'un Master d'histoire contemporaine et d'une école de radio, Christophe est journaliste, passé notamment par Europe 1. Il travaille depuis 2013 pour Toute la Culture. Compte Instagram : https://www.instagram.com/christophe_dard/?hl=fr

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